«La duchesse de Langeais»: l’amour qui brûle

«La duchesse de Langeais» présente l’intimité d'une drag queen de la première heure, au milieu des années 1960.
Photo: Stéphane Bourgeois «La duchesse de Langeais» présente l’intimité d'une drag queen de la première heure, au milieu des années 1960.

Pièce moins montée du répertoire de Michel Tremblay, La duchesse de Langeais présente l’intimité de cette drag queen de la première heure, au milieu des années 1960 : un portrait qui, dans une mise en scène de Marie-Hélène Gendreau, offre à nouveau un vaste terrain de jeu au comédien Jacques Leblanc.

Après 40 ans à faire « la pute » comme personne avant à Montréal, Édouard, rattrapé par la vie, frappe subitement un mur : contre toute attente, après des années à rouler sa petite bosse de courtisane, il a rencontré l’amour… À moins que ce ne soit autre chose qui l’ait frappé ? Le frère d’Albertine cherche à y voir plus clair, enlignant les whiskeys : « Ce soir, on ne fait pas l’amour ; on se saoule ! »

Estivant sur le déclin avec sa chemise à palmiers, on le retrouve accoudé à un bar quelconque de bord de mer, dans une adresse au public ; après les rôles d’Harpagon et de Salieri des dernières années, la pièce offre dès lors à Leblanc une nouvelle occasion de montrer l’étendue de son talent. Pour en donner la mesure, il conviendra de rappeler que La duchesse consiste en un monologue, le comédien à la longue feuille de route portant l’ensemble sur ses épaules.

Certes, la mise en scène de Marie-Hélène Gendreau lui adjoint la présence de Keith Kouna et de Vincent Gagnon à la musique, et de Fabien Piché à la danse. Leurs interventions viennent rythmer l’ensemble en même temps qu’elles offrent une nouvelle couche d’écriture : les compositions de Kouna et son intensité décalée trempent la pièce dans un esprit de cabaret délabré et ludique ; les mouvements de Piché, sur une partition d’Alan Lake, ouvrent des espaces sensibles pour approcher le personnage autrement.

Ce qui s’impose tient néanmoins à l’interprétation, tout appliquée à éviter la caricature, ce qui donne de la duchesse un portrait touchant, amer et déclinant : la « grande folle », déjà, n’est plus. Pointent ici et là des notes acariâtres, de même qu’un mépris à l’égard des hommes pas suffisamment hommes, et des femmes qui ne savent pas l’accoter — elle, la duchesse, « plus femme que toutes les femmes ». Des notes plus fragiles, aussi.

L’heure des bilans

Le spectacle finit par imposer le portrait d’un homme qui a beaucoup cherché, dans une lassitude évidente, une fatigue. Il a passé 40 ans dans son rôle, peaufinant les façons de se faire objet des regards et de la convoitise… Et maintenant ? Édouard n’a existé que pour les autres, en constant décalage ; à mesure que le récit se déploie, se profile également la nécessité pour lui de laisser sa duchesse derrière…

Or, le fait-il ? Au contraire, cherche-t-il à éviter ce constat douloureux ? Le fil demeure au final imprécis : Édouard pourrait être devant la vieillesse et les affres du temps, aussi bien que devant le seul constat sans âge des façades derrière lesquelles on s’emmure, à l’abri des autres. Le texte, sur ce point, semble garder quelques flous, et à ce sujet il fait bon se rappeler qu’il a été écrit par un auteur de 26 ans, c’était en 1968 : année de création des Belles-soeurs, certes, mais le portrait du milieu est dans La duchesse moins imposant. La percée qu’opérait alors cette pièce, dans sa présentation d’un vécu marginal, perd également quelque peu de son originalité, aujourd’hui.

Reste le portrait d’un homme extravagant, vulnérable malgré les frasques, et l’immense sollicitude qu’y met l’auteur en même temps que les fines nuances multipliées par Leblanc. De l’âge ou de l’illusion, ce qui s’impose dans la mise en scène de Marie-Hélène Gendreau semble tenir davantage au premier ; on est invité à rejoindre un homme chez qui l’âge ouvre une fragilité nouvelle qui, pour bonne part, s’apparente à la peur de mourir seul.

La duchesse de Langeais

Texte : Michel Tremblay. Mise en scène : Maire-Hélène Gendreau. Avec Jacques Leblanc, Vincent Gagnon, Keith Kouna et Fabien Piché. Une production du Trident, jusqu’au 7 décembre