«Constituons!»: agir collectivement

Christian Lapointe se fait tantôt didactique, tantôt ironique, tantôt psychédélique.
Photo: Valérie Remise Christian Lapointe se fait tantôt didactique, tantôt ironique, tantôt psychédélique.

A-t-on besoin d’une constitution ? Si oui, qui devrait l’écrire ? Pourrait-on imaginer une participation plus active des citoyens à la vie politique et démocratique ? Christian Lapointe, habitué des projets d’envergure — on se rappelle encore de Tout Artaud ! ? —, attaque ces questions de front.

En collaboration avec l’Institut du Nouveau Monde et dix théâtres du Québec, Lapointe a sillonné la province, animé des consultations publiques et fait écrire une constitution par 42 citoyens tirés au hasard (à parité hommes-femmes et représentatifs de la population), formant une assemblée constituante non partisane. Trois ans et 80 articles plus tard, la constitution — texte qui permet de se définir collectivement — a été déposée à l’Assemblée nationale en mai dernier et débattue en commission parlementaire en octobre.

On comprend au fil du spectacle que c’est au théâtre que veut revenir Lapointe — notamment dans une séquence où il trace (avec l’aide de Marie-Claude Verdier) un parallèle entre le projet de la pièce et le récit d’Ulysse. Du moment où le texte constitutionnel quitte la politique pour être repris par le politique, il ne reste que le théâtre pour en faire éclater les enjeux.

Du document lui-même, il sera peu question — vous êtes plutôt invités à en prendre une copie à la sortie de la pièce. Constituons !, dans sa forme métadocumentaire, retrace la genèse du projet mais en déborde rapidement les cadres. Lapointe défie les épithètes, fait dérailler tous les discours, parasite son propre projet et teste les limites du théâtre.

Seul en scène, entouré d’un complexe appareillage technique composé d’écrans, de caméras, de micros et d’autres objets de bidouillage, Christian Lapointe emprunte différents visages. Tantôt didactique en expliquant la genèse du projet, ironique en faisant participer la salle (« c’est comme les élections, on vote et ça ne change rien, mais on a le droit de voter »), passionné comme Léo Ferré en lisant des extraits d’un mémoire, psychédélique en débitant des commentaires glanés sur Facebook, il habite la scène avec une énergie que lui seul connaît, s’amuse, se moque et éprouve notre patience avec des séquences qui s’épuisent en longueur.

En réponse à l’ampleur du processus qu’on imagine éreintant (en témoignent les divers documents et extraits vidéo projetés à l’écran, qui finissent souvent dans un maelström visuel et sonore qui embrouille tout le sens), Constituons ! menace toujours de s’écrouler sous sa propre ampleur : « Est-ce que c’est fake parce que c’est du théâtre ? », criera Lapointe.

Outre l’appel à l’action que portent le titre et les références littéraires convoquées (L’insurrection qui vient, Baudoin de Bodinat, Tocqueville, etc.), le fil politique qui traverse l’oeuvre est celui du rapport entre le Québec et les Premières Nations. Par concours de circonstance et contrairement à ce qui était souhaité, aucun des participants n’est issu d’une nation autochtone, point aveugle majeur, d’où la brillante idée de faire intervenir Alexandre Bacon par une vidéo en fin de spectacle alors que Lapointe a quitté la scène.

Son exposé informatif passionnant permet au théâtre de réparer, en partie, ce que le projet citoyen / politique n’a pu faire. Expérience sociologique intéressante, c’est aussi le moment où plusieurs spectateurs en profitent pour partir. Là encore, il y a de la politique. Au théâtre.

Constituons !

Idéation, mise en scène et interprétation : Christian Lapointe. Au Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 30 novembre.