«Jamais lu»: la peur de ce qui vient

Carolanne Foucher  et Laura Amar  au théâtre Périscope,  à Québec. Leurs textes  se projettent dans un futur plus ou moins lointain,  qui se révèle invariablement source  de craintes.
Francis Vachon Le Devoir Carolanne Foucher et Laura Amar au théâtre Périscope, à Québec. Leurs textes se projettent dans un futur plus ou moins lointain, qui se révèle invariablement source de craintes.

L’air du temps est à l’angoisse. Des images exposent la montée des eaux et les conséquences de plus en plus notables du dérèglement climatique, les espèces déclinent au rythme des acres de forêt rasés et, dans ce portrait aride, l’avenir semble porteur d’effroi. En font foi les deux « lectures intégrales » retenues cette année pour le Festival du Jamais Lu Québec des textes de Laura Amar et de Carolanne Foucher. L’un et l’autre se projettent justement dans un futur plus ou moins lointain, qui se révèle invariablement source de craintes.

Laura Amar (Entre autres, Nikki ne mourra pas) proposera L’usine, une histoire mettant en scène deux esseulés qui, au milieu d’une ville fantôme, se réfugient dans un autobus laissé à l’abandon. Les rues sont désertes et les animaux, morts ; pour les deux survivants se pose l’enjeu d’une vie possible autour d’une usine expulsant une inquiétante boue rouge.

La comédienne Carolanne Foucher (Chapitres de la chute, Fièvre), sur la note de la comédie pour sa part, proposera Manipuler avec soin, récit d’une jeune femme qui, dans la confusion de sa vie amoureuse, entreprend de se faire poser une « alarme corporelle » dont le signal se déclenche dès que point une situation intime inconfortable… Or, le dispositif finira par s’activer sans arrêt.

Sur des tons antipodaux, l’un et l’autre de ces textes rejoignent le thème de ce neuvième Jamais Lu Québec, celui de la disparition, qui sera disséqué de différentes manières pendant le festival, du 28 au 30 novembre. Un thème qui, selon la directrice artistique Marianne Marceau, se dégageait « clairement » cette année des textes retenus pour l’événement : « Il se lisait partout, de façon obsédante. »

Pour la suite du monde

Si l’univers post-catastrophe d’Amar rappelle La route de McCarthy et l’espoir ténu qu’il déployait, et que la proposition de Foucher, dans un léger décalage façon Black Mirror, présente une déclinaison — à un élément près — de notre univers familier, chacune des autrices identifie l’angoisse au fondement de son écriture. « J’ai même l’impression que c’est généralisé à travers tout le festival, précise Carolanne Foucher. Les descriptions [des différents projets] que j’ai vues, ce sont des descriptions angoissées du monde ! »

Dans L’usine, cette angoisse est palpable dans l’image d’une digue qui craque, menant la boue rouge à se répandre, cependant que l’un des personnages se voit tranquillement paralysé par l’air ambiant, dans un environnement résolument sombre qui fait écho à des pronostics que d’aucuns dessinent pour nous : « Elle se bat pour continuer à survivre, dit Laura Amar, pour continuer à trouver la joie… et la force de ne pas uniquement sombrer dans son désespoir. »

Les constats anxieux sur notre avenir sont toutefois également au cœur de Manipuler avec soin, qui prendra l’affiche de La Licorne en 2020. « On a l’impression que, parce que j’écris une comédie, je m’inscrirais peut-être moins là-dedans. Mais il y a une angoisse aussi : “quelles sont nos relations aujourd’hui” ? »

Nommant la réalité du couple ouvert, les relations qui se complexifient, le délitement de l’institution du mariage et les facilités de la technologie, Carolanne Foucher évoque les mutations de notre rapport à l’autre en même temps que nos relations de plus en plus précaires et une difficulté grandissante à créer des liens. La « disparition », pour moi, c’est l’idée que ça va “chirer” à un moment donné ; et la dystopie permet de voir jusqu’où on peut aller dans notre déconstruction sociale. Elle a, évidemment, quelque chose d’extrêmement triste, mais en même temps elle pose la question suivante : comment fait-on pour ne pas se rendre là ? »

 

À l’heure des disparitions

En plus des huit lectures — cinq extraits rassemblés dans l’« Accélérateur de particules », un texte jeunesse, deux lectures intégrales — qui constituent le coeur du Festival du Jamais Lu Québec, ainsi que d’une classe de maître assurée cette année par Étienne Lepage, les activités de clôture et d’ouverture prolongeront comme le veut la tradition sur le thème retenu pour la présente édition : « Pour ne pas disparaître ».

Un « Coup d’envoi » aux notes militantes conviera les figures d’Alexandre Bacon, conseiller politique pour la nation innue, et de Célestine Uhde, jeune militante pour l’environnement, dans une première soirée de festival qui creusera la raison pour laquelle la notion de disparition a surgi dans le discours ambiant.

La soirée de clôture, de son côté, fera écho à un engouement récent pour le théâtre documentaire, non sans lien avec le besoin d’être en prise avec un monde aux mutations nombreuses, sur fond d’amenuisement des langues et de la biodiversité, alors que les tendances « survivalistes » et les mots comme « écoanxiété » apparaissent de façon inédite sur notre radar collectif. Rassemblant notamment les figures de Véronique Côté et de Jean-Philippe Baril-Guérard, de Catherine Éthier et d’Olivier Normand, le « Festival du théâtre documentaire du Festival du Jamais Lu Québec » jonglera avec cette question : « Que voulez-vous voir — ou ne pas voir — disparaître ? »