«Les serpents»: dévorées toutes crues

Créée à Genève en 2005, «Les serpents» fait la part belle à ce que Freud appelait l’inquiétante étrangeté.
Photo: Caroline Laberge Créée à Genève en 2005, «Les serpents» fait la part belle à ce que Freud appelait l’inquiétante étrangeté.

Pour ouvrir le nouveau cycle du Théâtre de l’Opsis, Territoires féminins, la metteuse en scène Luce Pelletier a choisi Les serpents de Marie NDiaye, la pièce d’une auteure française dont le théâtre n’a vraisemblablement jamais été monté au Québec.

Plus connue pour ses romans, à commencer par Rosie Carpe (prix Femina en 2001) et Trois femmes puissantes (prix Goncourt en 2009), l’écrivaine voyait sa pièce Papa doit manger entrer au répertoire de la Comédie-Française en 2003.

Créée à Genève en 2005, Les serpents fait la part belle à ce que Freud appelait l’inquiétante étrangeté, ces démons coutumiers, cette peur viscérale qui « se rattache aux choses connues depuis longtemps et de tout temps familières ». Ainsi, les trois personnages de la pièce, une mère et ses deux belles-filles, paraissent d’abord relativement conventionnels. Alors que France (Catherine Paquin-Béchard) est la conjointe soumise d’un homme qu’on ne verra jamais, Madame Diss (Isabelle Miquelon) en est la mère, froide et ruinée. Quant à Nancy (Rachel Graton), elle est l’épouse précédente, celle dont l’enfant aurait perdu la vie de manière abominable.

Nous sommes le 14 juillet, en pleine canicule, à une époque non précisée, quelque part au milieu d’un immense champ de maïs, aussi bien dire un champ de bataille. Entre les trois femmes, trois mères, l’étrangeté s’immisce peu à peu et le malaise s’épaissit. Le ton se fait vindicatif. L’angoisse, tangible. Le danger, palpable. C’est que la situation s’apparente sans cesse davantage à celle d’un sombre conte de fées et que l’homme qui se trouve soi-disant dans la maison prend de plus en plus distinctement dans notre imagination l’apparence d’un ogre dévoreur d’enfants.

L’intrigue est une énigme, cela ne fait pas de doute, un épais mystère que les dialogues luxuriants, un brin verbeux, ne cherchent surtout pas à dissiper. Ce serait trop simple. Marie NDiaye explore ici son territoire de prédilection, celui de la famille, théâtre de la cruauté par excellence. Elle s’intéresse ainsi aux rôles sexuels, à commencer par les stéréotypes qui emprisonnent les femmes, qui les soumettent aux diktats de l’homme, de l’argent, de la jeunesse et de la reproduction. Un texte riche, donc, mais dont il faut reconnaître qu’il est mal servi par la mise en scène.

En cherchant à donner à la rencontre un caractère onirique, éthéré, voire fantastique, on tient le spectateur à l’écart du drame. La scénographie picturale imaginée par Francis Farley-Lemieux (décor) et Marie-Aube St-Amant Duplessis (éclairages) est indéniablement belle, vibrante, mais elle nourrit bien peu l’action. Là où la mise à distance est plus flagrante encore, c’est en ce qui concerne le jeu. Le ton, surtout celui de Miquelon et de Graton, est empesé, alourdi par un fort accent français, ou plutôt parisien, dont on s’explique bien mal ici l’utilité.

Les serpents

Texte : Marie NDiaye. Mise en scène : Luce Pelletier. Une production du Théâtre de l’Opsis. À l’Espace Go jusqu’au 7 décembre.