«Le poids des fourmis»: tous les problèmes du monde

La pièce «Le poids des fourmis», de David Paquet et Philippe Cyr, traite de mobilisation citoyenne à une ère d’angoisses planétaires.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La pièce «Le poids des fourmis», de David Paquet et Philippe Cyr, traite de mobilisation citoyenne à une ère d’angoisses planétaires.

Leur première collaboration, Le brasier, créée au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui en 2016, a allumé une véritable complicité artistique entre eux. Philippe Cyr avait pourtant dû insister pour monter cette pièce, que David Paquet ne jugeait pas prête. « Et ça a pris du temps avant de trouver un théâtre qui voulait la programmer, rappelle le metteur en scène. Les gens ne savaient pas trop comment aborder cette écriture très spécifique. »

Finalement, ce scintillant ovni théâtral a connu un beau succès et a constitué « un grand moment » pour les deux créateurs. Le dramaturge David Paquet a vite senti qu’il avait trouvé un complice capable de voir, puis de transmettre son ton personnel, ce « funambulisme émotif » entre drôlerie et dureté. « Cette fine ligne que j’essaie d’écrire, je la voyais sur scène. » Cyr, lui, loue le réalisme magique de cette écriture, ancrée dans le réel, mais intégrant plusieurs éléments de théâtralité.

« Dans Le poids des fourmis, il y a ainsi un paradis, une licorne… C’est du bonbon pour un metteur en scène, cela permet d’aller très loin dans le langage scénique, dans un genre de radicalité. C’est ce que j’aime dans l’écriture de David : ce mélange entre une forme qui peut être radicale et un aspect populaire, dans le bon sens du terme. Elle est accessible, sans sacrifier pour autant une parole franche, transgressive, qui peut être parfois dure, mais par l’humour. Et tout ça se côtoie sans arrêt. »

Satire politique

Commande du Théâtre Bluff, Le poids des fourmis s’adresse à la fois au grand public et aux spectateurs adolescents. Un créneau dans lequel l’auteur des ludiques 2 h 14 et Appels entrants illimités semble d’emblée à l’aise. David Paquet explique qu’il voit plusieurs parallèles entre les artistes et les adolescents : « Dans leur soif de liberté, un certain désir d’insoumission et une vision romantique, peut-être, de la vie. C’est tout naturel pour moi d’écrire pour eux. En plus, par la nature de mon écriture, ça ne m’oblige à aucun compromis avec mon imaginaire. »

Satire politique grinçante, la pièce créée à Fred-Barry traite notamment de mobilisation citoyenne à une ère d’angoisses planétaires. Des thèmes ayant acquis une actualité brûlante, constate le dramaturge. « Lorsque j’ai commencé à écrire, il y a un an et demi, je ne connaissais pas Greta Thunberg. C’est fou comme ça va vite. Et c’est facile d’être dépassé au théâtre, où les modes de production sont quand même longs. Alors que là, j’ai l’impression qu’on est en plein dedans. »

Dans Le poids des fourmis, deux élèves d’une institution très mal cotée profitent d’une élection bidon, organisée par une direction cynique, pour tenter de changer vraiment les choses. Philippe Cyr voit le milieu scolaire du récit comme un microcosme, à transposer dans le contexte social plus large. « L’un des thèmes du spectacle, c’est la force d’inertie. Comment on fait pour agir à travers la conscience de tout ce qui va mal, quand les choses paraissent si difficiles à bouger, si lentes à changer ? » Jeanne la révoltée et Olivier, qui préfère insister sur la beauté de ce monde à sauver, répondent par des méthodes d’engagement très différentes. « Mais les personnages se contaminent tous, à leur façon, ajoute l’auteur. L’optimisme est contagieux. Et idéalement, la représentation sera elle-même poreuse avec le public. »

Riche quatuor d’interprètes

Autour d’Élisabeth Smith et de Gabriel Szabo en adolescents, Philippe Cyr a choisi les uniques Nathalie Claude et Gaétan Nadeau pour camper tous les autres personnages. Une vingtaine de compositions, dont certaines plus grandes que nature. « Ces deux fabuleux acteurs sont capables d’aller dans plusieurs zones très particulières. » Et de donner corps au monde auquel sont confrontés Jeanne et Olivier. Un univers « qui leur est étranger, incompréhensible et peut-être même un peu terrifiant ».

Le metteur en scène, qui avait déjà tâté d’un public d’adolescents en montant Prouesses et épouvantables digestionsdu redouté Pantagruel dans la grande salle du théâtre Denise-Pelletier, se plaît à essayer de concevoir des moments qui les étonnent, à entrechoquer les images. « J’aime bien qu’ils disent en sortant du spectacle : “je n’aurais jamais pensé pouvoir voir ça au théâtre”… »

Odile Gamache — la scénographe du Brasier — a conçu pour la pièce un environnement très transposé. « Il n’y a pas de référence visuelle à l’école. L’espace qu’on a créé est un îlot qui fait penser à un tout-inclus, à un spa. » Afin d’illustrer une forme de paresse, d’inertie, dans ce monde pollué, campé sur le bord d’un précipice, sur une falaise de pétrole…

Aussi déprimant qu’il puisse parfois sembler, ce monde dans lequel nous vivons fournit beaucoup de matière aux artistes. « Le poids des fourmis est une pièce-fresque qui couvre un large terrain, genre tous les problèmes du monde, remarque David Paquet. Et il y a tant de choses à dire encore… C’est le fun, écrire du théâtre ! » L’auteur se dit heureux de contribuer à un art de la communion collective.

« C’est agréable de constater que le théâtre de création peut être un point de rassemblement en ce moment, ajoute Philippe Cyr. Je suis tombé sur les statistiques de l’an dernier et sa fréquentation a augmenté de 21 % en une seule année. C’est fascinant pour un art dont on prédisait depuis longtemps la disparition… »

Le poids des fourmis

Texte : David Paquet. Mise en scène : Philippe Cyr. Une production du Théâtre Bluff. Avec Nathalie Claude, Gaétan Nadeau, Élisabeth Smith et Gabriel Szabo. Du 19 novembre au 7 décembre, à la salle Fred-Barry.