Pascal Brullemans: au mitan de l'amour

La nouvelle pièce de Pascal Brullemans part à l’origine  de son insatisfaction par rapport  au théâtre, où, comme spectateur,  il ne ressentait jamais autant de proximité que devant  des spectacles de danse.
Marie-France Coallier Le Devoir La nouvelle pièce de Pascal Brullemans part à l’origine de son insatisfaction par rapport au théâtre, où, comme spectateur, il ne ressentait jamais autant de proximité que devant des spectacles de danse.

Pascal Brullemans poursuit une exploration de l’intimité depuis Beauté, chaleur et mort, texte sur la mort d’un enfant cocréé avec Nini Bélanger en 2011. « Ce que je cherche à faire, c’est de provoquer quelque chose, explique le dramaturge. Qu’il se passe quelque chose dans ce rassemblement de personnes qui s’appelle le théâtre. Il y a toutes sortes de façons d’y arriver. La mienne a beaucoup été de creuser à travers la peur. »

Qualifiée d’« étude sur l’intimité », sa nouvelle pièce émane ainsi, à l’origine, de son insatisfaction par rapport au théâtre, où, comme spectateur, il ne ressentait jamais autant de proximité que devant des spectacles de danse. « Je me questionnais beaucoup : est-ce possible de recréer la même intimité dans un contexte théâtral ? » Éden met ainsi un véritable couple sur scène, les comédiens Émilie Gilbert et Justin Laramée. Cette « fiction bien documentée » s’inspire, au départ, à la fois de leur réalité et de celle de l’auteur, puis bascule « très rapidement » dans l’invention.

Ce que Pascal Brullemans nomme sa comédie romantique légère, une pièce « assez drôle, qui descend de temps en temps dans les profondeurs », défile 30 années dans la vie de ce couple, qui traverse toutes sortes de situations. L’auteur la compare à une série de diapositives, sur lesquelles on s’attarde plus ou moins longtemps.

Il remarque que lorsqu’on traite de l’amour, c’est toujours pour aborder le début ou la fin d’une relation, qui est plus dynamique. Lui avait envie de parler de l’amour « au centre ». Par exemple, cette période où on redécouvre avec force nos sentiments pour l’autre, après avoir pensé que tout était fini…

« Cet amour-là, on n’en parle jamais. Pour moi, ça a été une surprise complète. C’est quand même extraordinaire. Et je ne vole pas de punch en disant que dans la pièce, le couple ne va pas se séparer, malgré tout ce qu’ils vont vivre. On va aller jusqu’au bout pour parler de cette angoisse : on va mourir, malgré tout ce qu’on aura aimé. »

Il juge important de présenter le couple dans ce contexte de finitude prochaine. « C’est une autre forme d’amour. Pour moi, laver quelqu’un qui n’en est plus capable, c’est un acte d’amour éminemment fort. »

Si on ignore cette phase médiane d’une relation, croit Brullemans, c’est parce que l’on confond le désir, où l’autre vient combler un besoin, et l’amour, qui consiste à vouloir son bien-être. « On est dans une société actuellement qui comprend l’amour comme si c’était du désir, c’est-à-dire qu’on est beaucoup dans un mode de consommation. Donc, on est toujours en train d’essayer de répondre à nos désirs. »

Douleur au mitan

Or, une relation qui dure comporte « énormément » de douleur au mitan. « Le désir, à partir du moment où il y a de la souffrance, s’éteint. Pas l’amour. En fait, c’est ce que je comprends avec le show : être amoureux contient plein de choses, positives ou négatives. Mais lorsque c’est négatif, on se dit qu’on ne s’aime plus. Ce n’est pas vrai. Il y a beaucoup de souffrance dans n’importe quelle relation à l’autre. »

L’éden, c’est donc ce modèle utopique de couple « qu’on nous vend, sur lequel toute la société est basée », mais qui est inatteignable. « Au fur et à mesure qu’une relation évolue, on a des cicatrices », estime l’auteur, qui cite la psychothérapeute belge Esther Perel : « stay is the new shame » (décider de rester après une infidélité est devenu honteux) « C’est ça maintenant : quand on pardonne, on est faible. » Or, puisque cet amour idéalisé est impossible à tenir, « on va forcément échouer, puis recommencer, etc. La question, c’est : est-ce qu’on recommence avec la même personne, ou avec quelqu’un d’autre ? »

La pièce sonde la notion d’engagement, sans donner de réponse. « Est-ce un conditionnement social, ou on s’engage dans une relation parce qu’on dit partout que c’est ce qu’il faut faire, est-ce un acte de courage ou un signe de dépendance affective ? Est-ce qu’on perd son autonomie ? Je pense que ces questions-là, on doit constamment se les poser. »

Dans Éden, le parcours du couple est ponctué par les grands repères sociopolitiques ayant marqué la société québécoise ces dernières décennies. Une chronologie de l’actualité défilée par un narrateur (Dany Boudreault). Ce discours historique permet d’avoir des référents temporels. « Mon étude sur l’intimité est devenue aussi une étude sur le temps », remarque Pascal Brullemans. « Et ce que l’on comprend en travaillant sur le show — d’où le rapport à l’Histoire —, c’est qu’on ne peut pas imaginer le monde si on n’est pas en relation avec l’autre. Donc, c’est une réflexion sur la relation à l’autre et sur comment imaginer le monde. »

Ce que l’on comprend en travaillant sur le «show», c’est qu’on ne peut pas imaginer le monde si on n’est pas en relation avec l’autre. Donc, c’est une réflexion sur la relation à l’autre et sur comment imaginer le monde.

Pascal Brullemans a d’abord écrit un canevas, avant de faire des ateliers avec Émilie Gilbert et Justin Laramée. C’est alors que le dramaturge a compris que, puisqu’il avait déjà choisi la distribution et qu’il composait la forme de la pièce dans une écriture de plateau, il allait devoir se charger lui-même de la mise en scène. « Je dis que c’est ma première et ma seule », prédit en souriant ce « solitaire ».

Ce processus, qui a comporté de l’improvisation et qui pige plusieurs éléments dans la biographie des créateurs, les a obligés à se poser des questions.

« Il a fallu à plusieurs moments qu’on se parle et qu’on se demande si on était à l’aise avec ce qui se passait. Parce qu’il y a différentes sortes de mises à nu. On a tous des zones où on ne veut pas aller. »

Avec les étapes créatives, une distance arrive pourtant à s’installer, constate l’auteur. « Je l’avais vu avec Beauté, chaleur et mort. Au début, tu te dis : “Mon Dieu, je ne serai jamais capable de dire ça.” Puis, tu finis par trouver la manière. Et pour moi, c’est ça la démarche artistique : à partir de quelque chose d’innommable, d’une souffrance qu’on ne peut pas raconter, disons, c’est de trouver une façon de le poser sur scène pour que ça devienne un objet distant de soi, une forme qui existe de manière indépendante, afin de laisser une place au spectateur. »

Le risque de ce type de démarche, c’est aussi de « glorifier la relation [décrite] ou les souvenirs, de tomber dans la nostalgie, ajoute Brullemans. C’est pourquoi l’humour est si important pour moi. Une façon de dire : on est quand même des bibittes mésadaptées, nous les humains, au final… »

 

Éden

Texte et mise en scène : Pascal Brullemans. Avec Émilie Gilbert, Justin Laramée et Dany Boudreault. Une création du Collectif Petits Lapins présentée à la salle Jean-Claude-Germain du 19 novembre au 7 décembre.