«Enfant roi»: Rosalie Vaillancourt veut toute toute toute la vivre sa vie

En franchissant sans cesse la frontière de ce que certains appelleraient le bon goût, l'humoriste Rosalie Vaillancourt invite implicitement son public à réfléchir aux limites imposées à la parole féminine.
Photo: Bruno Destombes En franchissant sans cesse la frontière de ce que certains appelleraient le bon goût, l'humoriste Rosalie Vaillancourt invite implicitement son public à réfléchir aux limites imposées à la parole féminine.

Elle répand à tous vents ses opinions sur le ton docte d’une Mafalda, mais ne partage peut-être pas encore tout à fait sa maturité. Présenté devant médias, famille et amis mercredi soir au Théâtre Maisonneuve, Enfant roi, premier spectacle de Rosalie Vaillancourt, s’amorce par la projection d’un dessin animé dans lequel une alter ego de notre hôte, fille gâtée pourrie d’un vrai monarque, se voit jeter un sort par une sorcière. Il faudra qu’elle devienne, d’ici la fin de la soirée, une bonne personne, au risque d’être transformée en… marde ! Mais qu’est-ce que cela peut bien signifier, que d’être une bonne personne, dans un monde sur lequel règnent le mensonge, la cruauté et l’étroitesse d’esprit ?

Cela signifie, évidemment, un parcours semé d’embûches. À l’instar de la regrettée Angèle Arsenault dont le visage ornait son t-shirt, l’humoriste de 27 ans veut toute toute toute la vivre, sa vie, pas juste des p’tits boutes, peu importe le ridicule dans lequel elle s’embourbera (pour notre bon plaisir). Malgré ses innombrables évocations anatomico-sexuelles, et une énergie digne d’une gamine surexcitée lâchée lousse dans un magasin de porcelaine, Rosalie Vaillancourt propose pourtant, par l’absurde, une très singulière ode à la bienveillance.

« Merci d’avoir payé pour venir m’entendre vous crier dans les oreilles », annonce-t-elle d’emblée, preuve qu’elle est bien consciente de sa réputation, ainsi que de ce contraste entre son visage poupin et ses réparties vulgaires, écart au coeur duquel naissent grand nombre des rires qu’elle génère. Ses autres stratégies comiques préférées consistent à se péter les bretelles pour quelque chose qui devrait plutôt nourrir de la honte (« J’ai failli faire du bénévolat »), ou à employer certains mots (circonscrit, plutôt que circoncis) avec l’assurance bétonnée de celle qui ignore tout de son ignorance. La force de Vaillancourt tient souvent à cet aveuglement, et à cette façon d’incarner ce qu’elle dénonce (hypocrisie, insensibilité, égoïsme).

Mais la grande réussite de ce premier tour de piste repose surtout sur le naturel avec lequel Rosalie Vaillancourt alterne entre le côté plus caricatural de son personnage de scène, et un ton qui ressemble davantage à celui de la Rosalie de tous les jours.

Le portrait impitoyable, mais tendre, qu’elle brosse de ses parents — une mère féministe interdisant à ses filles d’écouter la musique de la lascive diablesse Britney Spears, et un père abonné au Devoir (!) — est en ce sens révélateur de la philosophie Vaillancourt : la vanne la plus pas gentille n’est jamais chez elle qu’une manifestation d’affection, voire d’empathie. L’étonnant récit de son amitié de longue date avec Jérémie, un jeune homme trisomique, ouvre d’ailleurs sur un bref moment d’émotion.

Très consciente de ses effets, Rosalie Vaillancourt se plaît aussi à parodier certains procédés usés. Un bref segment durant lequel elle énumère les caractéristiques de l’homme idéal en hurlant « Han, les femmes, c’est comme ça qu’on les aime ? » semble précisément railler un humour qui serait tributaire d’une vision trop traditionnelle des rôles genrés. Quelques éléments de mise en scène brillent cependant par leur inutilité (une fleur gigantesque dont chaque pétale s’allumera à mesure que notre héroïne progressera sur le chemin de la sollicitude).

En franchissant sans cesse la frontière de ce que certains appelleraient le bon goût, Rosalie Vaillancourt invite implicitement son public à réfléchir aux limites imposées à la parole féminine. Au coeur d’une époque qui objectifie les jeunes femmes, mais qui s’offusque dès qu’une d’entre elles ose parler de sa propre sexualité (ou d’autre chose), plusieurs des blagues plus obscènes d’Enfant roi sont rien de moins qu’un (réjouissant) outrage à une conception de la bienséance enracinée dans la misogynie. En consacrant un numéro aux sollicitations et autres insultes que des hommes lui acheminent sur les réseaux sociaux, la souveraine autoproclamée rappelle à quel point le désir masculin, lorsque contrarié, peut rapidement se métamorphoser en violence.

« Ne laissez pas les sorcières définir qui vous êtes », conclura-t-elle, avant de se remercier elle-même d’avoir été son propre modèle de femme humoriste. Le pouvoir de la reine est d’autant plus redoutable lorsqu’elle a construit de ses propres mains son trône.

Enfant roi

Rosalie Vaillancourt, en tournée partout au Québec jusqu’en novembre 2020