«Les serpents»: l’univers aux accents fantastiques de Marie NDiaye

La dramaturge Marie NDiaye se dit émue par la production québécoise des «Serpents», la première à sa connaissance de son théâtre ici.
Photo: Heike Huslage-Koch CC La dramaturge Marie NDiaye se dit émue par la production québécoise des «Serpents», la première à sa connaissance de son théâtre ici.

La romancière est très réputée, lauréate du prix Femina en 2001 (Rosie Carpe), puis du Goncourt en 2009 (Trois femmes puissantes). Mais on connaît moins, en tout cas ici, la Française Marie NDiaye en tant qu’auteure de théâtre. C’est pourtant l’une de ses oeuvres, Les serpents, qu’a choisie le Théâtre de l’Opsis pour inaugurer sa nouvelle série dramaturgique, le Cycle des territoires féminins, présentée dès le 12 novembre à l’Espace Go, dans une mise en scène de la directrice de la compagnie, Luce Pelletier.

Au cours d’un entretien téléphonique, Marie NDiaye explique qu’elle n’a pas vraiment choisi d’écrire pour la scène. Depuis Hilda, une oeuvre radiophonique composée à la demande de France Culture en 1999, la dizaine de textes dramatiques qu’elle a signés ont tous pris source dans des commandes « assez précises ». « Chaque fois que j’ai écrit une pièce, ça a été avec grand plaisir, mais je ne sais pas si j’aurais eu l’idée d’en écrire de moi-même, sans incitation », reconnaît franchement l’écrivaine, qui vit entre Berlin et le sud de la France.

Elle apprécie pourtant la nature rapide et directe de l’écriture théâtrale. « On est extrêmement libre dans le roman, mais on passe malgré tout par des codes, même si on les détourne. Il y a une narration, on fait se déplacer les personnages, etc. Ce que j’aime au théâtre, c’est qu’on se passe de tout cela, on n’a pas besoin non plus de description physique. On entre directement dans la tête et le coeur des personnages, sans qu’il soit nécessaire de les [intégrer], en quelque sorte, dans une trame. »

Avec Papa doit manger, en 2003, cette dramaturge de circonstance a tout de même vu l’une de ses pièces inscrite au répertoire de la vénérable Comédie-Française, ce qui n’est pas rien. « C’est très rare que ça arrive à un auteur vivant, souligne Marie NDiaye. Après, c’est plutôt symbolique qu’autre chose, parce que la pièce a été montée il y a [16] ans et depuis, elle n’est jamais ressortie du répertoire. [rires] Mais c’est un grand honneur. »

L’auteure se dit émue par la production québécoise des Serpents, la première à sa connaissance de son théâtre ici. « Je trouve toujours ça touchant, surtout quand ça arrive longtemps après la création de la pièce et que ça se passe si loin de là où je l’ai écrite. C’est touchant de réussir à intéresser des gens d’une autre génération ou d’un autre coin du monde… »

Les trois femmes et l’ogre

Publiée en 2004, Les serpents émane d’une commande d’un théâtre suisse, avec pour seule balise que le texte était destiné à trois comédiennes, dont une plus âgée. Si les contraintes limitent l’imagination, elles aident par contre à circonscrire le champ des possibilités, a constaté Marie NDiaye. « Souvent, ce sont les contraintes qui me donnent l’idée de l’histoire. Ainsi, si on ne voit jamais le fils dans la pièce, c’est bien sûr un procédé, mais c’est aussi lié au fait qu’il ne devait pas y avoir d’homme sur scène. »

Ce personnage masculin invisible habite une demeure isolée au milieu d’un champ de maïs. Le 14 juillet, sa mère endettée lui rend visite avec l’intention de lui emprunter de l’argent. Elle devra plutôt dialoguer avec France, la conjointe soumise de cet homme qui interdit à Madame Diss de passer le seuil de sa porte. Puis surgit Nancy, l’épouse précédente, dont l’enfant aurait péri dans des circonstances horribles… Sous l’ombre menaçante du fils se jouent des négociations, voire de singulières transactions, entre les belles-filles et la forte Madame Diss, une femme qui, « contrairement aux deux autres, s’est complètement affranchie de toute espèce de devoir » familial. Un trio incarné ici par Rachel Graton, Isabelle Miquelon et Catherine Paquin-Béchard.

Il flotte une aura de mystère sur cette oeuvre qualifiée de « grande pièce envoûtante » par le journal helvétique Le Temps, lors de sa présentation au Théâtre de Poche de Genève, en 2005. Dominé par la figure d’une espèce d’ogre, « qui est un dévoreur d’enfants, d’une certaine manière », le récit tient du conte. Cette dimension est récurrente dans l’oeuvre singulière de Marie NDiaye. « Dans tout ce que j’écris, il y a une part plus ou moins grande d’irréel. Ce n’est pas intentionnel. C’est parce que, profondément, j’aime le mélange du réalisme et du merveilleux, aussi bien comme lectrice qu’auteure. C’est ce qui me constitue depuis l’enfance, cet attrait pour le fantastique qui se mêle à la réalité la plus ordinaire. » L’écrivaine aime que ses oeuvres ne fournissent « pas forcément de réponses. Ou qu’il y en ait plusieurs ».

Marie NDiaye n’écrit pas à partir de thèmes, explorant « plutôt des histoires de relations entre des personnages ». Reste que la filiation, les liens familiaux, avec leur caractère d’étrangeté, traversent son oeuvre, théâtrale comme romanesque. Cette auteure très précoce, publiée à 17 ans (avec Quant au riche avenir, en 1985) l’explique simplement : « Lorsqu’on se met à écrire jeune, on n’a pas une grande expérience du monde et de la vie. Et s’il y a un milieu qu’on connaît forcément, c’est celui de la famille. »

Au moment de notre entrevue, la prolifique auteure venait d’achever une autre oeuvre destinée à la scène. Et à nouveau une commande : un monologue à la demande de Nicole Garcia, qui effectuera ainsi un retour au théâtre lors du prochain Festival d’Avignon, en 2020. La célèbre comédienne y jouera une professeure de français qui comprend qu’un couple l’attend devant la porte de son appartement, et qui n’a pas envie de leur parler. Une pièce qui s’annonce intense : « Tout le monologue décrit les deux heures durant lesquelles elle s’adresse dans sa tête à ce couple, qui sont les parents d’une de ses étudiantes qui s’est suicidée. Ça va être un sacré défi. »

Les serpents

Texte : Marie NDiaye, mise en scène : Luce Pelletier, avec Rachel Graton, Isabelle Miquelon et Catherine Paquin-Béchard, production du Théâtre de l’Opsis, du 12 novembre au 7 décembre, à l’Espace Go