Sylvie Drapeau, apprivoiser les éléments

La pièce «Fleuve» s’inspire des romans autobiographiques de Sylvie Drapeau.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La pièce «Fleuve» s’inspire des romans autobiographiques de Sylvie Drapeau.

En 2015, après avoir brillé intensément sur toutes les scènes du Québec depuis près de 30 ans, Sylvie Drapeau faisait preuve d’une audace toute nouvelle, celle de l’écriture. « J’ai commencé à écrire il y a huit ans, après avoir reçu un diagnostic d’épuisement professionnel, explique la comédienne originaire de la Côte-Nord. C’était douloureux, rien de moins qu’une chute, suivie de quatre mois de convalescence, mais cette épreuve a en quelque sorte fait fondre toutes les raisons qui me retenaient d’écrire depuis des années. Ça m’a permis de réaliser enfin un rêve de jeunesse. »

Depuis, elle nous a donné quatre romans aussi courts que denses, des plaquettes autobiographiques qui expriment la beauté du territoire, la force des éléments et l’importance des liens familiaux, mais également les souffrances, cruciales, surtout celles de l’enfance, et les félicités, qu’il ne faut surtout jamais cesser d’espérer.

Après avoir savouré les quatre livres publiés chez Leméac Éditeur — Le fleuve, Le ciel, L’enfer et La terre —, la metteuse en scène Angela Konrad a proposé à la comédienne et autrice d’en faire un spectacle : Fleuve. « Elle se sentait très inspirée, explique Sylvie Drapeau. Comme j’avais beaucoup aimé notre collaboration sur Golgotha Picnic (à l’Usine C en septembre 2018), j’ai spontanément accepté son offre. Très vite, Lorraine Pintal nous a donné son feu vert. »

Le parcours d’une vie

La tétralogie met en scène une « meute », une fratrie éprouvée par des morts consécutives, des deuils qui se succèdent comme tombent les plaquettes d’un jeu de dominos. « Le tragique me traverse, affirme la narratrice, comme le fleuve traverse la terre qui nous a vues naître. » D’abord, il y a la noyade de Roch, le frère aîné. C’est la tragédie fondatrice, celle qui a transformé profondément le clan. Viendra le décès de la mère, Gabrielle, minée par le chagrin. Puis le suicide de Richard, le benjamin, schizophrène. Et finalement la mort de Suzanne, la sœur aînée, des suites d’un AVC.

« À mes yeux, ce sont des chapitres qui vont de l’enfance à l’âge adulte, des épisodes qui se répondent, explique la comédienne. C’est peut-être une série de deuils, mais c’est d’abord et avant tout le parcours d’une vie. Ma vie et celle de ma famille. Dans le geste d’écrire, il y a bien entendu quelque chose d’impudique, mais pas nécessairement plus, à mon sens, que dans celui d’incarner les grands rôles tragiques. On ne se cache jamais derrière un personnage. J’oserais même dire qu’on se révèle totalement à travers lui. »

Tout de même, Sylvie Drapeau reconnaît que l’expérience revêt, à tout le moins pour la comédienne, un caractère particulier. « C’est flyé, s’exclame-t-elle. Ce n’est pas comme travailler Agrippine. Là, c’est de Sylvie qu’il s’agit ! Toute ma vie, je suis entrée dans les personnages, je les ai incarnés. Cette fois, c’est presque le contraire, c’est le mouvement inverse : il s’agit de s’extirper et d’observer, en se tenant loin de l’émotivité ou de l’affect. Je n’arrive pas encore très bien à nommer ce que je suis en train de faire, mais j’ai la certitude que c’est créatif, que ça s’apparente sur scène à la posture de l’autrice, que c’est libérateur sans pour autant être thérapeutique. »

Devenir une actrice

Sur scène, on trouvera une même héroïne à trois âges : la Petite (Alice Bouchard ou Marion Vigneault), la Jeune Femme (Karelle Tremblay) et la Femme (Sylvie Drapeau). Autour d’elles : le Père (Samuël Côté), la Mère (Patricia Houle) et le reste de la jeune fratrie. Sans vouloir en dire trop, la comédienne et autrice parle d’une scénographie qui évoque le fleuve et le ciel. Annick La Bissonnière signe le décor, Sonoyo Nishikawa les éclairages, Thomas Payette et Gonzalo Soldi la vidéo.

Selon Sylvie Drapeau, transposer littéralement les quatre livres aurait demandé une représentation de huit heures. « Il a fallu faire des choix, explique-t-elle. Ce qui prime, en fin de compte, c’est la tragédie, celle des personnages, qui se superpose à celle de la vie ordinaire, qui n’a rien d’ordinaire. Ce que j’ai conservé, essentiellement, c’est le parcours d’une femme qui apprend peu à peu à lâcher prise, à accepter, à cesser de s’agripper à ses disparus. Les gens meurent au bon moment ! Ça n’empêche pas le chagrin profond, mais on ne peut que s’abîmer à vouloir les retenir. »

Comment devient-on une actrice ? Sylvie Drapeau estime que le spectacle constitue une réponse possible — la sienne — à cette vaste question : « Derrière chaque actrice, il y a un univers. Ce qu’on voit, ce n’est que la pointe de l’iceberg, ce n’est que la réaction du corps à la rencontre entre une vie et un personnage. Chaque fois, il s’agit de traduire une vision du monde, de servir en quelque sorte de filtre, d’être une harpe, toutes cordes offertes. L’essentiel, pas seulement pour les actrices, d’ailleurs, c’est d’honorer sa nature, de ne surtout pas réprimer ce qu’on est. Nos fragilités, ce sont nos forces. » 

Fleuve

Texte et adaptation : Sylvie Drapeau. Mise en scène : Angela Konrad. Au Théâtre du Nouveau Monde, du 12 novembre au 7 décembre.