«Hope Town»: cellule familiale

Au hasard d’un passage à Hope Town en Gaspésie, Isabelle tombe inopinément sur son frère cadet qui fuguait cinq ans plus tôt, il en avait seize.
Photo: Nicola-Frank Vachon Au hasard d’un passage à Hope Town en Gaspésie, Isabelle tombe inopinément sur son frère cadet qui fuguait cinq ans plus tôt, il en avait seize.

Hope Town, de Pascale Renaud-Hébert (Sauver des vies, Antigone), propose une plongée sombre dans un milieu familial traditionnel, creusant son chemin dans ce qu’une famille peut porter de secrets et de non-dits.

Au hasard d’un passage à Hope Town en Gaspésie, Isabelle tombe inopinément sur son frère cadet qui fuguait cinq ans plus tôt, il en avait seize. On apprécie l’absence totale de mise en place, les premières paroles nous faisant plonger d’emblée dans le vif de l’affaire : cette jeune femme frappée par la réapparition du frère disparu, le heurt est frontal. Comment a-t-il pu partir ainsi, sans un mot ?

Dans la peau d’Olivier — désormais « Mathieu » —, Olivier Arteau incarne un jeune vingtenaire fuyant et labile, offrant de beaux flottements entre l’affirmation de son geste de rupture et l’envie de se défiler, devant une Renaud-Hébert aux réactions cependant plus monolithiques, rejouant l’incompréhension sidérée dans des accès qui perdront rapidement de leur tranchant. La répétition des mêmes apostrophes hébétées concourra à notre sentiment d’un premier acte qui s’étire, trahissant dans l’écriture un désir manifeste de tirer tout le jus dramatique d’une situation qu’il aurait fallu resserrer.

Efficace, le deuxième de trois actes joue d’ellipse en nous larguant un an plus tard dans la maison familiale d’Abitibi, panache en trophée au-dessus de la cheminée. Dans une mise en scène discrète de Marie-Hélène Gendreau, le retour de l’enfant perdu est objet de célébration, cependant qu’une question gagne le spectateur : dans quelle intention est-il revenu ?

La quête de vérité

Les retrouvailles sont l’occasion d’exposer le milieu familial : le conjoint d’Isabelle et l’enfant à venir dont on parle peu, la mère à l’attention dispersée, le père mal outillé. Dans ce huis clos pour cinq, chacun conserve sa contenance, mais un malaise couve au détour des phrases non terminées.

La ligne de tension se précisera quand la soeur comprendra le dessein du frère : son intention d’avouer aux parents la réelle raison du départ, vérité tue et capable à elle seule de les broyer. Le coeur de la pièce est là : dans ce qui, surgi d’un sujet, fait rupture avec le groupe — Amour amour de Gabriel Cloutier Tremblay, qui vient de prendre fin à Premier Acte, partageait la même préoccupation.

Dans un contexte réaliste ici, l’autrice réussit à bâtir une proposition cohérente autour de cette quête de vérité, jusqu’à un affrontement bien senti avec le père (Jean-Sébastien Ouellette, touchant). Un dernier acte court offrira une finale consistante, marquant un projet soutenu par des idées fortes : une fin en forme de malaise qui rappelle le pouvoir d’arasement de ce que les mauvaises langues appellent naturellement la « cellule » familiale.

Si l’architecture générale convainc, le texte ne va toutefois pas sans flottements, dans la composition des personnages notamment — cette soeur qui se dresse en antagoniste rigide, à la profondeur inexploitée, ce frère aussi dont on peine à suivre tout à fait les motivations : comment cet homme qui a brisé avec tant d’aplomb retrouve-t-il si aisément l’ancien cadre ?

Certaines réponses manqueront, des réactions surprenantes nous donneront ici et là l’impression de personnages qui, plutôt que d’obéir à leur vérité propre, semblent au service de l’histoire à bâtir — le vieux Tchekhov, évidemment, trouverait à redire. On peine en somme à chasser le sentiment d’une écriture où la composition d’ensemble l’emporte sur le coup de pinceau ; le sentiment qu’il y a là un portrait de famille attirant, qui aurait cependant profité d’un détail mieux affiné.

Hope Town

Texte : Pascale Renaud-Hébert. Mise en scène : Marie-Hélène Gendreau. Une coproduction Collectif du vestiaire et La Bordée, jusqu’au 23 novembre.