«Dévoré(s)»: mise en scène du démon

Les éléments saugrenus se multiplient dans une pièce dont le texte invite aux excès et à l’impulsivité.
Photo: Maxim Paré Fortin Les éléments saugrenus se multiplient dans une pièce dont le texte invite aux excès et à l’impulsivité.

À sa sortie de Dévoré(s), de Jean-Denis Beaudoin, le spectateur est spontanément saisi d’une question : que vient-il de voir ?

Le jeune metteur en scène sait dépayser. Ses pièces Mes enfants n’ont pas peur du noir et Épicerie l’avaient prouvé, révélant un auteur qui déplaçait volontiers l’écriture vers des zones sombres appelant l’horreur, ce qu’il faisait en autres en proposant des personnages souvent décalés, dans des univers à l’avenant.

Dévoré(s) ne fait pas exception. La veille de l’Halloween, Michael (Mathieu Richard) surprend sa mère (Lise Castonguay) qui, dans les préparatifs de la fête, vient de transformer en soupe son chien mort. Les éléments saugrenus se multiplient bien vite, personne n’osant plus quitter le foyer : décision isolée de ce seul couple mère-fils dysfonctionnel ? Non. Tout le quartier s’est donné le mot ; l’école a même été fermée pour cause d’un étrange rôdeur. Le climat est à la méfiance, alors que se prépare une journée d’Halloween dont le texte ménage ostensiblement la teneur.

Rapidement, le plaisir tiré de la représentation tiendra aux excès du jeu, plus visibles avec l’arrivée d’un troisième personnage : le livreur de lait. Instable, troublant d’impulsivité, Hugues Frenette malmène le jeune Michael, s’amusant visiblement des excès auxquels invite le texte. Trois autres convives se joindront à la fête, chacun lié au même Michael, dans une soirée autour d’un drôle de dispositif qui finit par s’éclaircir : un spectacle de téléréalité où les convives seront filmés, et soumis au vote de l’auditoire.

La mère, tout ce temps, a son plan : se montrer si tordue, façon famille Adams, que les spectateurs seront séduits— une démonstration finalement malveillante, dont Michael fera les frais.

Qui trop embrasse…

Entre deux publicités, les convives chercheront à jouer le jeu ; leurs interventions, toutefois, se resserrent autour du seul Michael, affrontant celui-ci et le questionnant sur son isolement devenu suspect. Pourquoi sa relation avec Éli bat-elle de l’aile ? Et pourquoi voit-il ses amis moins souvent, désormais ? Et finalement : quel rapport entretient-il avec le livreur de lait ? L’attention reste dirigée vers ce jeune garçon pétri d’anxiété, la singulière architecture du texte apparaissant avant tout comme un prétexte pour explorer cette intériorité — on sent bien que la focalisation est là.

Tout cela, évidemment, entre deux accès de violence ou de malaise, la scène se faisant terrain de jeu à des pulsions cruelles ou violentes. L’hémoglobine sera un arrêt naturel, dans une mise en scène de Jocelyn Pelletier qui impressionne par son ampleur : vaste maison aux airs de manoir qui fera les frais des coups de hache, ambiances pesantes, jeu physique comme rarement il en est. Tout comme les comédiens, le metteur en scène s’infiltre dans les ouvertures du texte et en tire un parti réjouissant qui dépasse la seule épate.

Sur le fond, toutefois, le spectateur se retrouve à terme les mains plus vides qu’il ne le voudrait. Désireux de nommer les « démons intérieurs », Beaudoin semble s’être perdu dans son geste ; des passages qui auraient dû préciser les enjeux échouent à nous retenir complètement, faisant écho à un sentiment qui se pointait dès la scène initiale : des personnages aux motivations imprécises, souvent au service du projet à faire, mais jamais tout à fait vivants dans leur singularité.

Au sortir, il nous reste en somme l’impression d’une écriture parfois confuse, dans son désir d’ouvrir toutes les portes — invoquer David Lynch ne dispensera pas d’une nécessaire cohérence. Restent les quelques passages jouissifs que la pièce a su déployer : à défaut d’un fil tout à fait clair, une générosité manifeste.

Dévoré(s)

Texte : Jean-Denis Beaudoin. Mise en scène : Jocelyn Pelletier. Avec Jean-Denis Beaudoin, Ariane Bellavance-Fafard, Lise Castonguay, Hugues Frenette, Mathieu Richard et Dayne Simard. Une production La Bête noire, au Périscope jusqu’au 16 novembre