«Le ravissement»: une émancipation menaçante

À la fois indéchiffrable et intense en Arielle, Laetitia Isambert déploie une présence attentive, sourde.
Photo: Yanick Macdonald À la fois indéchiffrable et intense en Arielle, Laetitia Isambert déploie une présence attentive, sourde.

Conte sur la cruauté du monde des adultes, dans lequel l’héroïne du Ravissement fait tout juste son entrée ? Parabole sur un système qui broie les individualités et réagit violemment devant toute résistance à l’ordre social établi ? Le nouveau texte d’Étienne Lepage échappe aux interprétations univoques. D’où la part de fascination qu’il exerce.

Il y a en tout cas une dimension inéluctable dans ce récit à la fois complètement limpide et parfaitement énigmatique. Un trajet qui mène chaque fois une toute jeune femme face à trois figures de pouvoir qui lui dictent étroitement ce qu’elle doit et ne doit pas faire, voire qui elle est : mère protectrice qui dénie à Arielle le droit de différer d’elle, patron qui n’a pas l’habitude se faire dire non, « prince charmant » vaniteux et condescendant.

Comme si elle testait, presque sans en avoir conscience, les limites de sa liberté, Arielle va opposer un refus sans révolte, affichant même une sorte de neutralité, à leurs volontés. La protagoniste du Ravissement devient un peu un révélateur : face à son opposition mutique mais tenace, à sa résolution tranquille, chaque personnage va déverser au contraire un trop-plein de paroles, avoir une réaction excessive.

Comme si son émancipation (« je suis exactement moi-même », dit-elle) et sa négation de leur autorité menaçaient tout l’édifice, dévoilait une insécurité ou trahissant la nature chancelante de leur contrôle. Devant cette transgression, les personnages masculins, notamment, étalent obsessivement ce qu’ils croient être leur pouvoir de séduction, comme s’ils voulaient écraser la jeune femme par leur logorrhée.

L’intéressante structure réitérative de la pièce renforce sa nature de conte. Et Claude Poissant déploie sur la scène du Quat’Sous un objet formellement maîtrisé, dans la belle scénographie, partagée entre l’ombre et la lumière, signée Simon Guilbault. Malheureusement, la deuxième scène vient rompre un peu le charme, soit à cause de l’écriture plus terre à terre des dialogues avec l’amoureux, soit en raison de l’interprétation trop sobre de Simon Landry-Désy.

Les personnages entourant Arielle se révèlent en effet des sortes de monstres. Des types qui dépassent le réalisme. Étienne Pilon, pour un, embrasse totalement la dimension maniaque du patron, sorte de grand méchant loup déjanté. Nathalie Mallette mord aussi à belles dents dans la partition de sa mère indigne.

Reda Guerinik, lui, joue son personnage secondaire avec rigueur, donnant lieu à une scène finale tendue. À la fois indéchiffrable et intense en Arielle, Laetitia Isambert déploie une présence attentive, sourde. Un défi bellement relevé pour une jeune interprète qui ne pouvait s’appuyer sur des clés psychologiques pour imposer ce personnage qui conserve jusqu’à la fin son mystère.

Le Ravissement

Texte : Étienne Lepage. Mise en scène : Claude Poissant. Avec Reda Guerinik, Laetitia Isambert, Simon Landry-Désy, Nathalie Mallette et Etienne Pilon. Au théâtre de Quat’Sous, jusqu’au 16 novembre.