Catherine Vidal devant la déraison de la passion

Catherine Vidal constate que le propos du classique de Goldoni, si on fait abstraction de détails plus datés, telle la dot, est terriblement universel. Garder des éléments de 1759 et les transposer aujourd’hui permet donc de mesurer combien les comportements humains n’ont pas changé.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Catherine Vidal constate que le propos du classique de Goldoni, si on fait abstraction de détails plus datés, telle la dot, est terriblement universel. Garder des éléments de 1759 et les transposer aujourd’hui permet donc de mesurer combien les comportements humains n’ont pas changé.

Catherine Vidal le reconnaît : elle ne pensait pas croiser Carlo Goldoni sur sa route, les œuvres denses lui étant plus familières que les comédies. Mais au sortir de l’ambitieux L’idiot au TNM, elle avait envie d’un projet « moins casse-tête » que celui qui lui avait été proposé initialement par le théâtre Denise-Pelletier. Bien entendu, il ne faut pas s’attendre pour autant à une mise en scène « sage » de la pièce…

En fouillant la part moins connue de son répertoire de maturité, celui où ce réformateur du théâtre italien a laissé tomber les masques de la commedia dell’arte, Vidal était en quête d’un texte susceptible de rallier grand public et spectateurs adolescents. Elle a été séduite par une œuvre de 1759, Les amoureux. Une belle occasion d’explorer l’une des « grandes questions qui reviennent à travers tout le répertoire théâtral » : qu’est-ce que l’amour ?

« Et j’aime l’œil ironique de Goldoni. À l’époque, les comédies [servaient] un peu à montrer aux spectateurs leurs travers par un miroir déformant, pour leur enseigner à corriger ces comportements ridicules. Mais on ne peut pas être si raisonnable dans une passion. On ne peut pas brider cette tempête-là, surtout dans la jeunesse. C’est ce que j’ai trouvé beau dans cette pièce : tout le [halètement] de la première fois quand on tombe dans la passion et qu’on peut devenir irrationnel. » Peut-on vraiment apprivoiser ce torrent pulsionnel ?

Les chicanes sont intenses, mais si on reste dans un registre de comédie, on dirait que ça les infantilise. Là, on travaille sur jusqu’où on peut aller pour ne presque plus être dans ce qu’on pense être du Goldoni.

La flamme brûle très fort entre Eugenia et Fulgenzio. Mais mus par une jalousie immotivée, les jeunes fiancés ne cessent de se brouiller puis de se réconcilier. Une intrigue secondaire de la comédie, où un oncle extravagant (Éric Bernier), « magnificateur » toujours dans l’exagération, veut donner un grand souper dont il n’a pas les moyens, vient comme doubler la dimension irrationnelle, fantasmatique des amoureux.

De Goldoni à Barthes

En relisant Fragments d’un discours amoureux, dont elle a donné des extraits à ses interprètes, Catherine Vidal s’est rendu compte que le célèbre essai atypique de Roland Barthes décrivait bien certains états des personnages. L’équipe s’est inspirée de cette peinture de l’expérience amoureuse afin d’éviter la « joliesse inoffensive » dans le spectacle.

« Les chicanes sont intenses, mais si on reste dans un registre de comédie, on dirait que ça les infantilise. Là, on travaille sur jusqu’où on peut aller pour ne presque plus être dans ce qu’on pense être du Goldoni et se retrouver presque dans du Strindberg, ou dans du théâtre très réaliste. Puis tout d’un coup, un personnage revient avec le dynamisme comique de Goldoni. Donc, il s’agissait de voir comment on pouvait s’emparer de ce répertoire sans y aller de manière conventionnelle, comment on pouvait jouer avec la forme en disant exactement les mêmes phrases, sans que ce soit plaqué. Et dès qu’on a commencé à faire ça, je trouve que ça a ancré le spectacle et que ça l’a modernisé, d’une certaine façon. »

Et comme Goldoni l’écrit dans son prologue, il dépeint ici un désir qu’aucune barrière extérieure ne contrarie, où les seuls obstacles surgissent des insécurités et de la susceptibilité des amants. C’est la première fois que l’auteur fondait une comédie sur un thème psychologique. La créatrice a d’ailleurs témoigné de cette évolution de sa dramaturgie en remplaçant l’un des monologues des Amoureux par un extrait de La trilogie de la villégiature (1761), annonciateur de Pirandello.

Révolutionner la distribution

La metteuse en scène note que Goldoni écrivait beaucoup pour ses acteurs. « Et avec Les amoureux, il a complètement [remis en question] le système de rôles de l’époque. Avant, lorsque tu étais une prima donna ou que tu jouais une soubrette, c’était jusqu’à la fin de ta vie. Lui, avec cette pièce, il a tout mélangé dans la distribution. Comme s’il avait décidé de faire une révolution pas juste dans son écriture, mais même dans la façon dont on faisait du théâtre. C’est là qu’il a commencé à arrondir les angles des caractères, ou des types, et que la psychologie a pu faire son entrée. »

Le dramaturge avait ainsi donné le rôle de l’amoureuse à Caterina Bresciani, une actrice « vraiment weird », devenue sa muse. « Elle rockait les rôles de jeune première, alors qu’à l’époque il fallait prendre des poses et dire les répliques de façon très emphatique lorsqu’on jouait les amoureux. »

Les deux tourtereaux des Amoureux ne sont pas du tout dans ce registre. La protagoniste au tempérament explosif incarnée par Catherine Chabot n’aura rien de la fragile jeune femme. La sémillante comédienne partagera la scène avec Maxime Genois, qui s’est illustré chez Denise-Pelletier au printemps dernier dans La société des poètes disparus.

Sinon, en composant sa distribution, Catherine Vidal a surtout eu à cœur de constituer un groupe cohésif, où tout le monde s’entend bien. « C’est la première fois que je travaille sur un texte qui est une franche comédie. Il y a de l’humour dans mes spectacles, mais c’est souvent à l’intérieur de drames, de pièces plus intenses. Je me suis demandé  si j’étais capable de travailler cette matière-là. Alors, on a travaillé pas mal sur le rythme au départ, avant de revenir saupoudrer le spectacle, comme je disais, de réalisme. »

Et le mélange fonctionne vraiment bien, se réjouit-elle. « Grâce à ça, les interprètes se permettent plus de choses, ils ont été plus loin. Il y a vraiment une belle camaraderie. J’ai l’impression que c’est important pour la comédie. Quand un groupe ne se blaire pas, je trouve que ça paraît. C’est frette ! »

Sur le plan esthétique, la metteuse en scène aime bien « télescoper » les époques, en conservant des références historiques tout en faisant sentir la période actuelle. « Même chose dans le traitement du jeu, ajoute-t-elle. On part de ce qu’on pense qu’était [le style] Goldoni jusqu’à un jeu très contemporain. Il y a un spectre très large. C’est un bel exercice d’équilibre. »

Catherine Vidal constate que le propos du classique de Goldoni, si on fait abstraction de détails plus datés, telle la dot, est terriblement universel. Garder des éléments de 1759 et les transposer aujourd’hui permet donc de mesurer combien les comportements humains n’ont pas changé. « C’est fou, quand même ! Cette pièce a été écrite il y a 260 ans. Au final, elle met en exergue l’espèce de tragique impossibilité de vraiment rencontrer l’autre. De vraiment connaître ce que l’autre pense. Alors qu’on voudrait donc savoir, pour se rassurer… »

Les amoureux

Texte de Carlo Goldoni, traduit par Huguette Hatem. Mise en scène de Catherine Vidal. Avec Simon Beaulé-Bulman, Éric Bernier, Isabeau Blanche, Sofia Blondin, Catherine Chabot, Vincent Côté, Maxime Genois, Gabriel Lemire, Anglesh Major et Olivia Palacci. Au théâtre Denise-Pelletier, du 6 au 30 novembre.