«Disparu.e.s»: familles, je vous hais!

Il s’agit de l’une de ces histoires de familles dysfonctionnelles dont raffole le théâtre américain, tout comme la télévision d’ailleurs.
Photo: Caroline Laberge Il s’agit de l’une de ces histoires de familles dysfonctionnelles dont raffole le théâtre américain, tout comme la télévision d’ailleurs.

En 2008, le dramaturge Tracy Letts a remporté le prix Pulitzer et le prix Tony du meilleur texte pour August : Osage County. La comédie dramatique, jouée à Chicago, à New York et à Londres, puis adaptée au grand écran par John Wells, avec notamment Meryl Streep et Julia Roberts, est présentée ces jours-ci chez Duceppe dans une traduction de Frédéric Blanchette et une mise en scène de René Richard Cyr, un spectacle intitulé Disparu.e.s.

Nous sommes dans une petite ville de l’Oklahoma, mais nous pourrions tout aussi bien être en Abitibi ou dans le nord de l’Ontario. L’été est suffocant. L’atmosphère qui règne l’est plus encore. À l’occasion de la disparition inquiétante de leur père, les trois soeurs de la famille Weston, quarantenaires, sont de retour auprès de leur mère, Violet (Christiane Pasquier), dans la maison qui les a vues grandir. Barbara (Marie-Hélène Thibault), mère d’une adolescente, est professeure dans un collège au Colorado. Ivy (Évelyne Rompré), bibliothécaire, est la seule à n’avoir pas quitté le nid. Karen (Sophie Cadieux), agente immobilière, vit en Floride avec un homme dont elle refuse obstinément de reconnaître les failles.

Sur le fond aussi bien que sur la forme, il faut admettre que la pièce ne brille pas par son originalité. Il s’agit de l’une de ces histoires de familles dysfonctionnelles dont raffole le théâtre américain, tout comme la télévision d’ailleurs. Des secrets douloureux, des ambitions déçues, des espoirs inassouvis, des regrets à revendre, et constamment, en filigrane, la dévastatrice débâcle du rêve américain. On aborde l’alcoolisme, la dépendance aux médicaments, le vieillissement, la maladie et le deuil, mais aussi l’inceste, le colonialisme, le consentement sexuel et la fidélité. Plus encore, il est question de la manière dont chaque génération écope des souffrances de la précédente.

Là où la pièce se distingue de celles qui sont venues avant elle dans le même créneau, c’est par ses protagonistes, des êtres plus grands que nature — toujours un pied dans la caricature et l’autre dans la vérité —, des rôles qui prédisposent à d’exceptionnelles performances d’acteur… qui sont certainement au rendez-vous. Une mère de famille qui oscille sans cesse entre la perfidie et la souffrance, la monstruosité et la vulnérabilité. Trois jeunes femmes qui s’accrochent avec l’énergie du désespoir à des histoires d’amour perdues d’avance. Autour d’elles, des personnages secondaires qui sont essentiels au renouvellement de l’action. Mention d’honneur à Chantal Baril, à Renaud Lacelle-Bourdon et à Roger Léger, qui nous entraînent avec une aisance étonnante du comique au tragique.

Grâce à la mise en scène de René Richard Cyr, à sa délicate adaptation du texte et à la traduction impeccable de Frédéric Blanchette, les protagonistes sont bien américains, toujours, mais aussi certainement québécois. Pas un seul temps mort dans ce spectacle de 150 minutes qui va droit au coeur.

Disparu.e.s

Texte : Tracy Letts. Adaptation et mise en scène : René Richard Cyr. Traduction : Frédéric Blanchette. Au théâtre Jean-Duceppe jusqu’au 23 novembre.