«Contre la suite du monde»: se prendre la main

Alliant séquences performatives, interaction avec le public et expérimentations technologiques avec le son et la vidéo, le spectacle foisonne d’idées.
Photo: Jean-François Bienvenue Alliant séquences performatives, interaction avec le public et expérimentations technologiques avec le son et la vidéo, le spectacle foisonne d’idées.

Contre la suite du monde est une expérience. Celle du spectacle lui-même, qui explore plusieurs possibilités de la scène contemporaine, mais aussi celle à laquelle participent les personnages, trois individus enfermés dans une pièce surveillée à travers des caméras et des miroirs sans tain, pleine d’objets divers : vélos stationnaires, seaux remplis de balles, pastilles de couleurs liées à des enregistrements radio, etc. Par l’entremise du jeu et de l’expérimentation, ils vont suivre une sorte de thérapie leur permettant de confier les raisons qui expliquent leur décrochage social.

Il y a le quinquagénaire, fumeur désabusé atteint d’un cancer, la femme intoxiquée à l’information ainsi qu’à son cellulaire et le self-made-man, parti d’un milieu pauvre pour se hisser au-dessus de sa condition d’origine. Assis dans la salle avant le début du spectacle, Peter Farbridge, Ève Pressault et Philippe Racine incarnent une partie de nous, le peuple.

Quelques jours après une élection particulièrement fade qui n’aura servi qu’à démontrer une certaine fracture sociale (le gouvernement Trudeau est celui qui a été élu avec le plus faible appui populaire de l’histoire), le spectacle créé par Claire Renaud et Jean-François Boisvenue, cofondateurs de la compagnie La nuit / Le bruit, arrive à point nommé. Pas parce qu’il offre des solutions ou des projets politiques porteurs, mais parce qu’il détaille avec acuité les sources possibles du désabusement : l’incompétence de la classe politique, la surinformation, l’inévitabilité de la mort, les radios poubelles, l’inadéquation du langage, etc.

À l’image d’une société qui déborde de problèmes, Contre la suite du monde déborde de discours, les individus s’exprimant surtout par (longs) monologues, sans compter les commentaires d’Alain Deneault et de Zab Maboungou projetés sur le tableau-écran en fond de scène, qui viennent appuyer les thèmes du spectacle. On se perd parfois dans ce texte trop verbeux, pris dans la logique du trop-plein qui se déverse, malgré des moments puissants, comme celui où les trois individus avouent « haïr tout ce que le monde aime », des feux d’artifice à la physique quantique, en passant par le boeuf Angus, l’économie ou les générations futures.

La mise en scène éclatée est à l’avenant. Alliant séquences performatives, interaction avec le public et expérimentations technologiques avec le son et la vidéo, le spectacle foisonne d’idées. Certaines fonctionnent, d’autres tombent à plat et la progression alternant monologue et performance casse parfois trop le rythme, mais on reste admiratif devant le travail de recherche du duo Renaud-Boisvenue.

L’expérience est ouvertement sociale et politique, comme l’annonçait son titre, qui fait évidemment penser à Pour la suite du monde, le documentaire réalisé par Pierre Perrault et Michel Brault. Contre la suite du monde renverse l’objectif des cinéastes : dans le film, on ressuscitait une pratique oubliée (la pêche au marsouin) à des fins de mémoire et de transmission, dans l’espoir de perpétuer quelque chose pour le futur ; ici, on s’oppose à l’état actuel du monde, mais aussi à ses fondements, dans un exercice d’effacement de ce qui est et était pour pouvoir mieux reconstruire ensuite. Après avoir fait table rase de ce monde, Contre la suite du monde nous invite à penser le prochain. Pour ça, comme le dit le personnage d’Ève Pressault, il faudra arrêter collectivement d’« attendre que ça passe ».

Contre la suite du monde

Texte et mise en scène : Claire Renaud et Jean-François Boisvenue. Avec Peter Farbridge, Philippe Racine et Ève Pressault. À La Chapelle jusqu’au 2 novembre.