Le poids du nombre

En marge de la parole, les corps sur scène évoquent de nombreux vécus fondamentaux: la faim, la soif.
Photo: David Mendoza Hélaine En marge de la parole, les corps sur scène évoquent de nombreux vécus fondamentaux: la faim, la soif.

Amour amour, de Gabriel Cloutier Tremblay, est une proposition dont il faut dire d’emblée qu’elle étonne par son originalité. Celle-ci est perceptible dans un tableau initial qui, rapidement, déploie une envie de raconter autrement que par les mots. Derrière une bâche translucide faisant office de rideau et sous les airs d’une musique classique et inspirée, un personnage vêtu d’un costume de décontamination nettoie les murs, masque au visage, dans un décalage étrangement cinématographique.

Le rideau arraché, la scène révélera un local blanc où s’entassent sous l’éclairage aseptisé des néons cinq sacs-poubelles, lesquels bientôt se mettront à grouiller. Des doigts percent la surface, des membres cherchent à poindre, tranquillement s’en extirpent cinq personnages. Débiles, décérébrés peut-être, ils ramperont les uns vers les autres dans des justaucorps ridicules. Celles qu’on appellera plus tard les Mamours se sentent l’une l’autre, cherchent à se croquer, découvrant leur propre corps.

Leur environnement se précisera, la voix hors champ de Mamamour fournissant quelques repères, petit à petit des objets garniront le décor. Passé l’acquisition hésitante de la motricité et les premiers contacts, les cinq comédiennes (avant la venue d’un sixième, plus tard) iront naturellement vers l’apprentissage du langage et l’échange : peu à peu, ils font groupe.

Et c’est là que la pièce rejoint son projet. Là, aussi, que son originalité devient une ressource.

Le groupe et le sujet

Comment parler du groupe, en effet : de ce qu’est un groupe ? On y vit, on y trempe ; comme l’eau portant le poisson, celui-ci s’avère si omniprésent qu’il échappe à la vue. L’étrange mise en scène de Cloutier Tremblay, également au texte, est un pas de côté qui cherche à dire les choses autrement.

Dans une représentation pour le moins physique, c’est d’abord la gestuelle qui absorbe l’attention. En marge de la parole, les corps sur scène évoquent de nombreux vécus fondamentaux : la faim, la soif. La désorientation. La découverte des autres corps.

Ces réalités qui précèdent l’entrée dans le social, de même que la drôle de capsule où évoluent les personnages, décalent le regard. Si bien que c’est dans un certain retrait qu’on voit le groupe évoluer, dans une sorte de condensé du processus de socialisation.

Ses modes d’organisation, bien sûr, se perfectionneront : qualifications et division des tâches, mise en place d’une échelle commune des valeurs, apparition de leaders… Schématique, ce lien social prendra néanmoins de plus en plus la couleur du nôtre, quelques commentaires en toutes lettres seront l’occasion de faire résonner quelques incongruités de notre époque.

Au-delà de ces pointes qui, parfois, pourraient sembler renvoyer trop manifestement aux actualités sociales et politiques, la pièce fait toutefois apparaître ce groupe en tant que tel : le groupe en tant que, fondamentalement, il s’oppose au sujet.

C’est là que le spectacle pose ses questions les plus porteuses, points d’interrogation profitables à une époque où les habitudes ont la cote, où les vies se ressemblent et où le calendrier s’impose, où l’influence du groupe semble finalement si forte que l’étonnement est rare.

Tout ne convainc pas également — certaines pointes résonneront, d’autres pas. Certains passages laisseront davantage les spectateurs en marge, aussi, mais l’aventure est nette, comme l’est le jeu avec la matière et les corps. Pur produit d’imagination, Amour amour laisse derrière lui une image forte. Ce qui n’est pas peu.

Amour amour

Texte et mise en scène de Gabriel Cloutier Tremblay. Avec Léa Aubin, Claude Breton-Potvin, Ariel Charest, Catherine Côté, Miguel Fontaine et Sarah Villeneuve-Desjardins. Une production Kill ta peur, à Premier Acte jusqu’au 2 novembre