Prise de conscience collective, côté cour, côté jardin

Comme beaucoup de choses, l’intégration de la diversité commence à la base: la formation.
Illustration: Julia GR Comme beaucoup de choses, l’intégration de la diversité commence à la base: la formation.

Pour qui fréquente assidûment les scènes montréalaises, le changement était visible cet automne. En ouverture de saison, le précédent historique qu’a constitué la présentation de la pièce afro-américaine Héritage chez Jean Duceppe a semblé donner le ton d’une sensibilisation généralisée. Les distributions de nombreux spectacles paraissent plus diversifiées que jamais.

« La situation a beaucoup évolué », se réjouit Sylvie Meste, directrice générale du Conseil québécois du théâtre (CQT), un organisme qui avait publié en 2015 une étude documentant la grande sous-représentation des artistes issus de l’immigration, des communautés culturelles et des Autochtones à la scène. Depuis, diverses activités ont été lancées afin de rapprocher ces artistes dits de la diversité avec des metteurs en scène ou des directions de théâtre.

Son collègue Morad Jeldi, responsable de la recherche et des stratégies politiques, membre du Comité théâtre et diversité culturelle au CQT, pense qu’on assiste actuellement à une prise de conscience « importante » dans le milieu théâtral sur ce sujet. « On remet en question certaines façons de faire. Les manières de travailler sont aussi en train de changer. Et il y a une conscience de cette nécessité d’être plus inclusif et de toujours [se questionner] : est-ce que j’ai une pratique inclusive ? Est-ce que je rejoins les artistes de la diversité, est-ce que je fais l’effort d’aller vers eux ? »

Cet éveil se traduit de plus en plus par des actions concrètes, ajoute Sylvie Meste. « De nouveaux visages apparaissent sur les scènes, issus de la diversité. Il y a aussi de plus en plus de stages d’immersion, de résidences artistiques mis en place pour les accueillir. »

La face cachée de la diversité

Pour le directeur général de Diversité artistique Montréal (DAM), c’est justement dans la pluralité des distributions que s’observe le plus notable progrès, « même si elle est encore faible ». Tout en reconnaissant que le milieu théâtral avance dans la bonne direction et qu’on y sent « une volonté à peu près générale de transformation », Jérôme Pruneau croit qu’il ne faut pas se réjouir trop vite. « Je pense que ça bouge, mais il y a encore beaucoup de travail [à faire]. » Notamment en ce qui a trait à tous ces métiers des coulisses qu’on ne voit pas : mise en scène, conception, direction artistique…

« Là, on n’a quasiment pas de diversité. Selon moi, il s’y joue encore une mécanique de famille. Soit parce que les gens travaillent en vase clos, soit parce que leur diffusion de l’information ne se rend pas à d’autres groupes d’artistes. Si bien qu’il n’y a pas de découverte de nouveaux talents. » Pour rejoindre certains artistes issus de la diversité, les institutions doivent créer de nouveaux réseaux de diffusion.

Même chez les interprètes, Jérôme Pruneau constate qu’un accent différent demeure un obstacle. « Les artistes racisés qu’on voit de plus en plus sont ceux nés ici, donc qui ont l’accent québécois. Ça, ça passe. Par contre, vous n’avez pas encore un premier rôle si vous possédez un accent allophone très fort. »

Interrogée sur ce qui reste à accomplir, la directrice du CQT pointe d’ailleurs la capacité pour les acteurs des minorités visibles à obtenir « des rôles de premier plan, mais qui ne soient pas nécessairement liés à leurs origines. C’est-à-dire qu’ils soient considérés comme des comédiens ou comédiennes à part entière. »

Sylvie Meste estime également qu’il faut renforcer la proportion de textes écrits par des dramaturges qui ne proviennent pas de la société majoritaire — à défaut d’un meilleur terme — montés à la scène.

D’autant que le CQT s’intéresse non seulement aux artistes, mais également à ceux qui remplissent les salles. « Comment va-t-on chercher un public diversifié ? C’est aussi un grand défi pour le milieu théâtral. » Et cela passe entre autres par les pièces programmées, comme le prouverait le succès d’Héritage. « Lorsqu’on va présenter des auteurs autochtones et de la diversité, avec des messages qui parlent à ces communautés, elles risquent fort de se déplacer au théâtre. »

À l’école de la pluralité

Comme beaucoup de choses, l’intégration de la diversité commence à la base : la formation. Morad Jeldi, du CQT, note que les écoles de théâtre « travaillent d’arrache-pied pour être plus inclusives ». Et ce peut être un défi d’attirer des jeunes qui, non seulement ne se voient pas suffisamment représentés dans la culture, mais pour qui, dans le cas de ceux appartenant à des familles immigrantes de première génération, l’art n’est pas forcément considéré comme une carrière valable.

Il a fallu déployer des efforts supplémentaires pour combler un déficit de représentativité dans les candidatures, reconnaît le directeur artistique (section française) de l’École nationale de théâtre (ENT), Frédéric Dubois. « À une époque, il y avait un travail de défrichage et de communication qui ne se faisait pas. Si bien qu’on ne rejoignait pas tout le monde. On surfait aussi sur nos réputations d’écoles reconnues. Il a fallu trouver d’autres moyens pour signifier que la porte est ouverte à tout le monde. »

Comment va-t-on chercher un public diversifié ? Lorsqu’on va présenter des auteurs autochtones et de la diversité, avec des messages qui parlent à ces communautés, elles risquent fort de se déplacer au théâtre.

L’an dernier, un « nombre record » de candidats dits de la diversité se sont présentés aux premières auditions en interprétation. Le metteur en scène y voit le fruit des signaux envoyés par l’ENT comme quoi elle avait changé, et qu’une réflexion constante sur cet enjeu se poursuivait au sein de l’institution.

« Il faut refléter une vraie envie d’inclusion dans les gestes mêmes qu’on pose à l’école », ajoute-t-il. En élargissant par exemple le répertoire étudié. « De toute façon, c’est formidable de défricher des littératures caribéennes ou africaines. On n’avait pas ces réflexes-là, et oui ça nous oblige à nous poser des questions sur comment on le fait. » Ou en diversifiant le corps professoral : « De plus en plus de cours sont donnés par des enseignants issus de la diversité. L’an prochain, on aura un cursus haïtien. »

Frédéric Dubois cite aussi leur première résidence autochtone, ou les résidences indépendantes offertes aux immigrants qui avaient des carrières théâtrales dans leur pays d’origine et ne veulent pas refaire leur formation. « On les accueille juste quelques mois ou parfois un an, afin qu’ils refassent de la mise à niveau sur la langue, la diction » ou des initiations dramaturgiques.

Bref, le directeur juge que l’ENT est sur la bonne voie. Lui-même avait amorcé son directorat « en même temps que tous ces programmes se sont ouverts », il y a trois ans, et il a vu un changement radical s’opérer. « Je pense qu’on pose les bons gestes et que plus on va démontrer d’ouverture, plus la rumeur va se passer. Nos étudiants vont devenir nos meilleurs ambassadeurs. »

Rencontre magique

Comment aller plus loin ? Jérôme Pruneau parle d’un problème complexe qui exige « un enchâssement de multitudes de solutions ». Il prône de démystifier les initiatives qui réussissent : les auditions ouvertes, qui permettent de casser les mécaniques d’exclusion, les ateliers comme celui qu’a tenu le DAM entre artistes de la diversité et metteurs en scène. « L’élément magique des solutions, c’est la rencontre. Il faut la provoquer. Dès qu’il y a rencontre, ça fonctionne. Les gens ne sont pas fermés. »

Surtout, cette question doit devenir un réflexe, plutôt qu’une initiative « spéciale ». « La diversité, ce n’est pas un projet spécial. Elle doit [faire partie] de nos manières de faire. Et pour y arriver, il faut accepter que des notions comme le temps ou les ressources changent. Oui, ça prend plus de temps pour faire un nouveau réseau de diffusion, par exemple. Il s’agit de modifier les budgets, les équipes, afin que la diversité devienne un [pieu] dans notre fonctionnement et non pas un projet à côté. Il est là, l’enjeu. »