La quête d’affranchissement de Nathalie Doummar

L’artiste de 36 ans estime qu’elle n’est qu’au début d’une découverte d’elle-même. «Je sens que je fais tout à retardement.»
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’artiste de 36 ans estime qu’elle n’est qu’au début d’une découverte d’elle-même. «Je sens que je fais tout à retardement.»

Tout va vite dans l’univers de Nathalie Doummar. La comédienne et auteure vit ces jours-ci un tourbillon qui se reflète dans son énergie anxieuse. Celle qui vient de remporter un prix Gémeaux pour les textes de Teodore pas de H s’active sur plusieurs fronts à la fois : elle développe une deuxième série Web et « potentiellement » un projet à la télévision, répète Nelligan au Théâtre du Nouveau Monde et s’apprête à tourner un film de Simon Lavoie pendant les représentations de sa pièce Sissi, où elle tiendra le rôle-titre — en alternance, horaire oblige, avec la « sublime » Sylvie De Morais-Nogueira. Tout ça en élevant ses deux fillettes.

« Je pense que c’est un moment charnière, dit-elle en sirotant son verre de vitamine C, dans l’espoir de se garder en santé. C’est une grosse vague, et il ne faut pas que je la rate. J’essaie de faire le mieux possible dans chaque sphère. C’est drôle, hein ? Parfois il n’y a rien, et subitement, tout arrive en même temps. Alors on essaie de se diviser en quatre, cinq. Mais ça ne pourrait pas être un mode de vie [durable]. »

Sa nouvelle création à la Petite Licorne — où sa première pièce, Coco, a été jouée à guichets fermés en janvier 2016 — traite justement, entre autres, de pression. Celle que ressent Sissi pour être la meilleure mère possible pour son jeune fils, tout en s’accomplissant dans sa pratique de danseuse contemporaine. « Elle cherche comment trouver un équilibre entre tous les désirs qu’elle éprouve. Elle veut aussi s’affranchir des codes dans lesquels elle se sent un peu prise, et se sentir comblée sur le plan amoureux. »

En quête d’un modèle de maternité différent, moins autoritaire, la Québécoise d’ascendance égyptienne se lie d’amitié avec sa voisine, une « de souche » dont elle envie la décontraction. « Elle idéalise beaucoup la culture québécoise. Sissi vit un déchirement par rapport à sa culture égyptienne. » Et dans sa quête d’affranchissement face à ces valeurs traditionnelles qui ne lui conviennent pas, elle en vient à vouloir réinventer le couple, la famille, la notion de fidélité. « Elle pousse très loin tout ce qu’elle peut remettre en question. Elle veut briser les normes sociales. Elle essaie de se libérer de toutes ses limites. »

Une quête existentielle racontée avec beaucoup d’autodérision, l’humour étant un registre qui vient naturellement à Nathalie Doummar, même dans la noirceur. L’auteure a confié sa pièce à Marie-Ève Milot, qui l’avait dirigée dans Chienne(s), au Théâtre d’Aujourd’hui, et dont elle avait beaucoup aimé la façon de travailler. « Et j’en suis heureuse parce que j’ai l’impression qu’elle comprend dans mon texte, sur lequel je ne pouvais pas avoir de recul, des choses que je n’étais pas capable de nommer moi-même. »

Deuxième génération

Si la pièce n’est pas autobiographique, sa protagoniste lui ressemble beaucoup. Nathalie Doummar a grandi à Montréal au sein d’une « très belle communauté » égyptienne chrétienne tissée serrée. Durant ce qu’elle décrit comme une véritable vague de mariages successifs entre membres de cette collectivité, elle a épousé un ami d’enfance. « Je trouvais que tout ça s’était passé assez vite. Et je sentais que je n’avais pas eu l’occasion de découvrir qui j’étais vraiment avant de prendre des décisions de vie aussi importantes. L’idée de la pièce est partie de là. »

Comme son personnage, l’auteure a traversé ce conflit de valeurs entre culture d’accueil et culture d’origine que vit souvent la deuxième génération issue de l’immigration. « J’ai toujours été dans les deux sphères. Mais au secondaire, mon groupe d’amis, c’était la gang “québécoise” de l’école. Chez nous, on est beaucoup encouragés à faire l’amour après le mariage. Mes amies avaient des chums, pas moi. Je les voyais vivre leur sexualité, et j’étais déchirée. J’ai toujours été [tiraillée] entre ces façons d’être. Ce déchirement m’a fondée. »

Cette multiplicité peut toutefois servir à l’écriture. « Une chance qu’il y a la création. C’est lourd à porter, autant de déchirements. L’écriture canalise ça et [lui apporte] un sens. »

Parcours

L’artiste de 36 ans estime qu’elle n’est qu’au début d’une découverte d’elle-même. « Je sens que je fais tout à retardement. » Ainsi, elle a fait un détour de deux années par le métier d’enseignante avant d’assumer son désir de devenir actrice et d’entrer au Conservatoire d’art dramatique, à 25 ans. « Je savais que j’allais essayer un jour, mais je n’osais pas. Toutes mes amies étudiaient en médecine dentaire, en génie… Je savais aussi qu’un bac allait rassurer mes parents. » L’art n’est pas nécessairement un choix de carrière très valorisé par des immigrants. « Ils ont vécu beaucoup d’instabilité. Alors c’est dur de concevoir que leur enfant va travailler dans un [milieu] précaire. Et ça reste une vie pas facile. »

La découverte de l’écriture a été une surprise dans son parcours, grâce à une création collective dirigée par Frédéric Blanchette au Conservatoire. « Je trouvais que j’avais de bonnes idées. Et je sentais le désir de tout décider. Alors ça a planté une graine. » Après sa formation, l’écriture fut une manière de se donner un rôle, à elle et à ses amis sans contrats. Enceinte, cette grande anxieuse obsédée par la mort depuis l’enfance désirait surtout écrire une pièce pour sa fille. « Je me disais : si je meurs, au moins mon enfant aura une idée de qui j’étais… Même si Coco ne racontait pas mon histoire. »

Le succès du spectacle l’a encouragée à poursuivre. Tout comme ce Gémeaux inattendu récompensant sa websérie. « C’était la preuve que je suis à ma place. Même si je n’ai pas de formation en écriture. Mais je pense qu’instinctivement, je me débrouille bien. »

Pour Nathalie Doummar, l’écriture est devenue aussi importante que le jeu. Mais elle juge très difficile de concilier ces deux métiers. Dérangeant de quitter sa bulle d’écriture pour préparer un rôle. « Mais lorsque je répète avec une gang comme celle de Sissi, je pense que c’est là où je suis le plus heureuse au monde. » Bref, elle ne peut pas sacrifier l’un pour l’autre. « C’est encore une fois un déchirement. Ça va toujours me suivre. »

Dans Sissi, elle combine les deux en portant le rôle-titre. Un exercice vertigineux. « Ce serait plus confortable pour moi de me cacher et de laisser une autre actrice la jouer. Mais je n’ai jamais eu à livrer un texte aussi dense : du début à la fin, elle parle sans cesse. C’est comme si je suis en train de réapprendre le métier de comédienne. Et c’est une histoire très personnelle, je n’ai jamais rien écrit d’aussi personnel. C’était important pour moi de la livrer jusqu’au bout. »

C’est aussi une manière pour l’actrice de lutter contre ses peurs. « En fait, ça fait partie un peu de mon affranchissement, d’assumer la pièce complètement sur scène… »

 
 

Une version précédente de ce texte, qui indiquait erronément que Nathalie Doummar s’apprêtait à tourner un film de Sylvain Lavoie, a été corrigée.

Sissi

Texte : Nathalie Doummar. Mise en scène : Marie-Ève Milot. Avec Mustapha Aramis, Nathalie Doummar en alternance avec Sylvie De Morais-Nogueira, Mathieu Quesnel et Elisabeth Sirois. Une production de Tableau Noir et Osmose, présentée du 21 octobre au 22 novembre à La Petite Licorne.