«Numain»: être humain

Dans cette succession d’interactions ratées ou incomplètes, l’humain réussit à être grotesque sans être ridicule.
Photo: Philémon Crte Dans cette succession d’interactions ratées ou incomplètes, l’humain réussit à être grotesque sans être ridicule.

Pour sa deuxième création solo, après Esteban en 2009, Stéphane Crête poursuit le travail d’exploration qu’il avait commencé avec Les laboratoires Crête, une série d’expérimentations sur le corps de l’acteur sur scène qu’il présentait en 2003. Numain, solo pour un acteur et une poupée en silicone, est une performance muette qui joue sur les limites de ce qu’est être humain, rappelant également que Crête est un expérimentateur scénique qui se fait trop rare sur nos scènes.

Spectacle volontairement impudique, Numain positionne le spectateur dans un rôle de voyeur qui observe l’intimité d’un homme seul avec sa poupée (objet qui, dans l’imaginaire collectif, est associé aux actes sexuels). Crête joue de cette tension, notamment en proposant une ouverture lente, sans bruit ou musique, créant un moment à la fois solennel et inconfortable.

Encadré du début à la fin par l’imaginaire de la mise en terre (le tombeau, le cercueil, le linceul, la prière), Numain joue dans des territoires solennels et rituels. Se limitant à un espace restreint — un carré de bois au centre de la scène sur lequel sont disposés un banc, une table et un tabouret —, Stéphane Crête explore les possibilités de la poupée, d’abord d’un point de vue purement « technique » (son élasticité, les poses qu’on peut lui donner, les gestes qu’elle peut faire) pour rejouer la découverte de l’objet : il faut monter la poupée, la préparer, l’habiller, etc.

Après cette introduction, le spectacle se divise en petites scènes qui explorent un éventail d’émotions émanant des rencontres interpersonnelles : la rencontre et la séduction, la tendresse, la colère, le deuil. Dans ces instantanés de relation, Crête joue et déjoue les codes des représentations romantiques, détournant des esthétiques comme celle du strip-tease : sur Love Me, Please Love Me de Michel Polnareff, le performeur passe du dénuement sensuel à la danse désarticulée et angoissante, créant une sorte de transe irrésistible.

Sans jamais aller dans des zones attendues (le clownesque, la sexualité ou la violence), Crête joue avec sa partenaire et crée des compositions esthétiques, à la manière d’un sculpteur qui observe son oeuvre. Passant par différents états de corps, Stéphane Crête s’investit complètement dans sa performance, cherchant l’approbation d’un être inanimé qui ne peut évidemment rien lui rendre.

À ses côtés, la poupée agit comme révélateur de son humanité, mais aussi des limitations de son propre corps : chaque pas de danse à deux ne peut qu’être inélégant, chaque rapprochement ne peut que se solder par un échec.

Stéphane Crête crée un univers ouvert aux interprétations (chacun y verra, selon ses sensibilités, un spectacle sur l’humanité, l’amour, la mort, le deuil, ou un peu tout ça à la fois), porté par une fragilité aussi inattendue que juste. Dans cette succession d’interactions ratées ou incomplètes, l’humain réussit à être grotesque sans être ridicule, touchant sans être larmoyant, étrange sans être impénétrable.

Numain

Conception, mise en scène et interprétation : Stéphane Crête. À La Chapelle jusqu’au 12 octobre dans le cadre de Phénomena.