Dans la chambre d’échos de Dominick Parenteau-Lebeuf

Dominick Parenteau-Lebeuf
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Dominick Parenteau-Lebeuf

« Il s’agissait de trouver un maillon, une histoire qui relierait le Québec et l’Amérique du Sud », explique Dominick Parenteau-Lebeuf à la table d’un café d’Hochelaga-Maisonneuve. La première image qui a surgi dans l’esprit de la dramaturge, il y a cinq ans, était celle d’une femme qui sortait d’une trappe, dans un plancher : « Pour savoir qui elle était, quelle lignée elle représentait, de quel univers elle était le pivot, il a fallu que je me rende jusqu’au Chili. Tous les chocs que j’ai vécus en 2017 pendant ce voyage déterminant, les moments merveilleux, mais aussi les plus durs, les plus dérangeants d’un point de vue culturel, sont maintenant dans la pièce. »

Une grande traversée

Dotée d’une trentaine de personnages, des êtres illustres ou inventés qui seront incarnés par quatre comédiennes (Ximena Ferrer, Camila Forteza, Lesly Velasquez et Julie Vincent) et un comédien (Guillaume Champoux), Valparaiso est une traversée dans le temps et dans l’espace, un fil qui rattache les destins et les sociétés, les êtres et les langues, les époques et les territoires.

Tout juste publiée chez Lansman Éditeur, la pièce a été écrite pour Julie Vincent, directrice artistique de la compagnie Singulier Pluriel, une actrice et metteuse en scène que Parenteau-Lebeuf n’hésite pas à qualifier d’« idole ». L’action se déroule au XIXe et au XXIe siècle, au Québec et au Chili, en français et en espagnol (avec surtitres), sur le terrain de l’intime aussi bien que sur celui du politique.

À Valparaiso, la dramaturge est en quelque sorte allée à la rencontre de Madre Bernarda Morin, soeur de la Providence québécoise qui fut missionnaire au Chili de 1853 jusqu’à sa mort, en 1929 : « Son destin, tout simplement extraordinaire, c’est l’assise historique dont j’avais besoin. À Valparaiso, Bernarda a fondé des écoles, des hôpitaux et des orphelinats. C’était très émouvant de constater sur place l’importance des Soeurs de la Providence. À ce réel, j’ai été capable de coudre la fiction. Au passé, j’ai été à même de greffer le présent. »

Un thriller historique

L’héroïne de ce que l’autrice considère être un « thriller historique », c’est Valentina, une jeune Chilienne androgyne, un être « à la silhouette d’ange et à l’étonnant désordre psychique » qui débarque à Montréal avec sa mère, Virginia, femme d’affaires venue prendre part à une foire agroalimentaire.

Alors que Valentina fait des rencontres déterminantes dans les méandres de la métropole, un coffre qui se trouve dans les archives des Soeurs de la Providence va refaire surface et éclairer son destin, celui de sa mère et celui de leurs aïeules. « Le thème principal de la pièce, c’est la mémoire, précise l’autrice. Celle du passé, celle de nos ancêtres, mais aussi la mémoire du futur, celle de nos enfants. Quand on fouille dans les replis de la mémoire, qu’on déploie l’origami, qu’on ose le déplier complètement, autrement dit lire cette lettre que le passé nous adresse, on s’expose à une expérience transformatrice, de celles qui permettent à un être d’atteindre la verticalité. »

Ce n’est pas du tout innocemment que le spectacle sera présenté dans la chapelle de l’Espace Fullum, c’est-à-dire dans l’ancienne maison mère des Soeurs de la Providence, un lieu chargé de mémoire. Précisons que cinq citoyens, locataires des Habitations Fullum où se trouve la chapelle, formés au jeu par Julie Vincent, constitueront sur scène un choeur de figurants.

Échos et parallèles

Dominick Parenteau-Lebeuf estime que « chaque société a ses ambiguïtés, chaque collectivité a ses déchirures » : « Il y a des parallèles à établir entre le Chili et le Québec. Ça m’a permis d’évoquer dans la pièce les rébellions de 1837 et 1838, la crise d’octobre 1970, les échecs référendaires de 1980 et de 1995, mais aussi la dictature de Pinochet. Ça m’a poussé à aborder l’exil et la liberté, le courage de se refaire, de se reconstruire, de se réinventer. Ça m’a, qui plus est, autorisée à entrelacer les mots de deux poètes attachés à leur terre aussi bien qu’à l’humanité entière : Pablo Neruda et Gaston Miron. »

L’autrice tient à préciser que la pièce n’est en rien « idéologique » : « J’ai cherché à apporter toutes les teintes de gris qui étaient nécessaires, à ne rien idéaliser, à ne victimiser personne. Ce que j’espère avoir créé, c’est une grande chambre d’échos, un univers avec lequel le public va pouvoir entrer en résonance. » Difficile de ne pas penser à un vers de Miron tiré de L’homme rapaillé : « J’avance quelques mots… quelqu’un les répète comme son propre écho. »

Dominick Parenteau-Lebeuf affirme avoir totalement confiance « au génie créatif de Julie [Vincent], à sa folie, à sa magie » : « J’espère que la pièce va être bien reçue, mais, en ce qui me concerne, je dois reconnaître que j’ai déjà le sentiment du devoir accompli, la satisfaction d’avoir été fidèle à moi-même, authentique. »

Valparaiso

Texte : Dominick Parenteau-Lebeuf. Mise en scène : Julie Vincent. Une production de Singulier Pluriel. Dans la chapelle de l’Espace Fullum (1431, rue Fullum), à l’occasion du Festival Phénomena, du 10 au 23 octobre.