Phénomena: le performeur et la poupée

Stéphane Crête dans le local du Festival Phénomena, où il a répété quelque temps sa nouvelle création, Numain.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Stéphane Crête dans le local du Festival Phénomena, où il a répété quelque temps sa nouvelle création, Numain.

Celle avec qui le créateur atypique partagera la scène dans Numain n’est pas membre de l’UdA. Elle a coûté 2500 $ et vit dans une boîte. L’auteur de Mauvais goût reconnaît que sa démarche artistique comporte souvent « un caractère sensationnaliste » en surface, une idée de base dont la nature spectaculaire risque d’occulter la profondeur de son propos. « C’est un fil dangereux sur lequel j’aime marcher. Et je veux déjouer [ces attentes]. Alors, ne venez pas en espérant me voir faire l’amour sur scène avec une poupée… »

Une décennie après Esteban, cet artiste transdisciplinaire, qui aime sortir de son confort pour plonger dans la recherche expérimentale, a senti le besoin de se « remettre en danger » avec un solo. « Pour le plaisir de voir où cette possibilité d’être dans un espace de liberté totale me mènerait », explique-t-il, assis dans le local du Festival Phénomena, où il a répété quelque temps.

Le comédien a créé dans une complète solitude, ce qui est rare. « Dans Esteban, j’étais davantage dans des zones connues, avec mes costumes, mes personnages, ma musique. Cette fois-ci, c’est un peu plus vertigineux de me retrouver seul avec une poupée. Dans une relation avec un humain pas humain, une représentation qui a l’air très réelle, mais qui est absolument inerte. » Une solitude ambiguë, donc.

Stéphane Crête a en effet eu l’intuition qu’il pourrait creuser ses thèmes fétiches, dont Éros et Thanatos, en travaillant avec une poupée en silicone. « D’abord, sa fonction primaire, pour les consommateurs qui l’achètent normalement, est sexuelle. Mais elle a aussi l’air d’un cadavre. Ce qui m’intéresse, c’est de voir comment je peux sacraliser, magnifier ou transformer en idole cet objet profane qui a une fonction pratique et qui est [un summum] d’objectification du féminin. »

Le créateur ajoute toutefois que ses recherches ont démontré que beaucoup d’hommes se procurent ces poupées afin de combler leur solitude, finalement. « Ils vont regarder des films ou manger avec elles… Elles sont vraiment des compagnes de vie pour certains. » Son spectacle n’étudie pas ce phénomène social, aussi attristant que creepy. Reste que Crête, qui a visionné des documentaires et parlé au distributeur québécois de ces objets, a découvert une sous-culture fascinante. Et « pas très érotique », au fond. « Il y a des forums où les gens partagent des photos de leur poupée assise dans le salon et donnent des conseils d’entretien. Ils vont parler de leurs problèmes de perruques ou de comment ils les maquillent… »

Le défi pour l’artiste a été de dénicher une poupée qui répondait à ses souhaits, dans un marché qui propose plutôt une image féminine fantasmée : visages d’elfes très juvéniles, seins disproportionnés… « Je désirais avoir une partenaire sur scène, comme si je travaillais avec une actrice, donc je cherchais une forme physique réaliste. Je n’ai pas vraiment réussi, en fait. La poupée avec laquelle je vais travailler a [une silhouette] très menue, parce qu’il fallait que je sois capable de la transporter sur scène moi-même. » Sa partenaire de silicone pèse tout de même 36 kilos.

Transes

Afin de créer Numain, Stéphane Crête s’est filmé en état de transe. Soit dans un espace sans censure ni questionnement sur ses actions. « Je formule l’hypothèse que, si j’avais le filtre d’un regard extérieur, tel un metteur en scène, je serais constamment dans l’autocritique : trop bizarre, trop long, ou il faut que je sois divertissant… Alors que là, je peux passer des heures à juste jouer avec la main de la poupée, par exemple, et à voir où ça m’amène. Après, je visionne ce que j’ai fait, je sélectionne puis je développe la matière. »

Comment atteindre cette transe ? En modifiant sa conscience de façon naturelle, explique le créateur des mémorables Laboratoires Crête, dont on connaît l’intérêt pour ces états altérés ainsi que pour le travail rituel, qu’il enseigne dans sa « vie parallèle ». « C’est comme si je rentrais dans une intuition. J’essaie de laisser tomber le mental, le surmoi. Il s’agit de faire les choses sans se demander : qu’est-ce que je suis en train de faire ? Parfois je m’aide par de la musique, par la respiration, par un mouvement répétitif. »

De ce processus a émergé une création sans texte. « Comme s’il n’y avait pas de mots pour décrire ce lien-là. » L’interprète y explore des interactions avec cette matière inanimée, mais qui semble vivante. Et qui lui permet des gestes qu’il ne pourrait pas poser avec une actrice. Cette transgression « n’est pas nécessairement liée à la sexualité ». Mais certaines manipulations du corps, sur un vrai partenaire de jeu, soulèveraient des questions éthiques. « Ou demanderaient des discussions poussées sur le consentement ! »

Comme son titre l’indique, Numain tente d’humaniser le plus possible sa protagoniste. Le spectacle voyage à travers différents types de relations que le comédien noue avec cette figure : rapport de séduction, de sororité, de dévotion, voire de révolte face à son inertie. Stéphane Crête, qui désirait travailler sur la violence, n’a pas été vraiment capable de transgresser cette limite. « L’objet est tellement fort que [ça devient] troublant à regarder. Inévitablement, le fait que je sois un homme vivant qui manipule une femme inerte, ça soulève plein de questions par rapport aux dynamiques hommes-femmes et aux questions de domination. Je ne voulais pas nécessairement aborder ces thèmes, mais malgré moi ils sont sous-jacents. »

Impudeur

La pièce comporte aussi le thème de l’identité. « Cette femme sur scène me ramène à ma propre féminité ou à mon questionnement de genre. Comment nos peaux peuvent-elles se parler, comment puis-je m’identifier à elle ? » Le créateur juge intéressant de confronter son corps d’homme de 50 ans, avec son lot d’aspérités, à la plastique lisse, idéalisée de sa partenaire. Un travail qui implique une part « d’impudeur et de dévoilement ».

Stéphane Crête ressent un grand vertige devant ce Numain qui, outre d’occasionnelles visites de collaborateurs, a encore été peu vu par d’autres. « Je suis un peu dans la terreur, avoue-t-il en riant. C’est très vulnérabilisant de présenter le fruit de ses recherches devant des gens, parce que je les invite dans mon intimité. »

Une prestation solitaire dont émergerait une certaine tristesse. Assumant sa « part clownesque », l’imaginatif créateur a insufflé un peu de délire dans cette création au départ très sérieuse. « Mais je pense que c’est davantage poétique. Je savais exactement quoi faire pour créer un spectacle drôle avec une poupée. J’aurais pu le faire efficacement. Mais j’avais envie de me déjouer aussi. C’est comme si, à cette étape-ci de ma carrière, je voulais voir comment je peux me réinventer. »

Numain

Conception, mise en scène et interprétation : Stéphane Crête. Conseillère marionnettiste : Marcelle Hudon. OEil extérieur : Didier Lucien. En partenariat avec Phénomena. Au théâtre La Chapelle du 7 au 11 octobre.