«Le meilleur des mondes»: le bonheur de force

Dans «Le meilleur des mondes», on suit Bernard, un Alpha malheureux dont la vie part en vrille à la rencontre de deux réfugiés.
Photo: Gunther Gamper Dans «Le meilleur des mondes», on suit Bernard, un Alpha malheureux dont la vie part en vrille à la rencontre de deux réfugiés.

Imaginez un monde où l’obsession consumériste, le diktat de l’efficacité et de l’économie et le culte du bonheur à tout prix sont devenus les forces dominantes de la société. Imaginez une vie où vos émotions sont contrôlées et limitées par la consommation de Soma, une drogue aux effets multiples. Imaginez une société divisée en castes (des Alpha, l’élite dirigeante, aux Delta et Epsilon, les travailleurs manuels) où les humains sont produits en laboratoire, conditionnés dès l’embryon à être heureux dans la vie prédéterminée qui est la leur.

Ce Meilleur des mondes, c’est celui inventé par Aldous Huxley en 1932 et que transpose à la scène Guillaume Corbeil, en insistant sur la question centrale du bonheur et de la vérité : « Le secret du bonheur, c’est d’aimer ce qu’on est obligé de faire. »

Pour vous y plonger, le metteur en scène Frédéric Blanchette préconise une esthétique qui reprend celle de la science-fiction : multiplication des écrans, systèmes de reconnaissance faciale, vêtements aux allures futuristes, abondance de couleurs qui évoquent un monde où il fait bon vivre… en apparence.

On y suit Bernard, un Alpha malheureux dont la vie part en vrille à la rencontre de deux réfugiés (ceux qui habitent en dehors des murs de la ville), Linda et John, son fils. John, c’est celui qui doit nous paraître normal : une parcelle d’humanité « à l’ancienne » dans un monde déshumanisé parce que privé de contact avec ses émotions. C’est aussi le seul à connaître l’Art, puisque sa connaissance du monde lui vient de sa lecture de Shakespeare.

S’opposent donc clairement la candeur de John — rêvant d’humanité, de romantisme et de liberté, défenseur du pouvoir libérateur de l’art — et le monde préfabriqué contrôlé sournoisement par les élites.

Pour rendre cette opposition perceptible, Corbeil et Blanchette jouent la carte de l’ironie, présente de l’entrée en salle (une voix douce annonce en boucle des consignes comme « J’écoute les interprètes », « Je travaille fort et je réussis » ou « J’éteins mon cellulaire ») à la fin du spectacle. Le procédé produit plusieurs moments drôles, bien servis par le tempérament comique de Simon Lacroix (parfait en Bernard, loser antipathique) et la candeur naturelle de Benoit Drouin-Germain (l’idéaliste John).

Pourtant, Corbeil donne à John un aspect plus combatif que dans l’oeuvre originale : il refuse le statu quo, ouvre un théâtre pour essayer de changer la société par l’Art — ironiquement, en défendant une vision traditionaliste du théâtre (la rencontre authentique entre des êtres vivants, sans autre forme de médiation), dans un spectacle qui ne lésine pas sur les moyens technologiques.

Mais la sincérité de John n’a pas sa place dans le « meilleur des mondes » et la logique consumériste menace toujours de rattraper ses intentions artistiques et révolutionnaires. Alors, on s’interroge : en encadrant la sincérité de John par une énième pirouette ironique qui annule tout potentiel de changement, ne diminue-t-on pas sa portée ? Si la tentative du « dernier humain » ne mène à rien, à quoi bon s’engager ? Où s’arrête la résistance et où commence le discours pessimiste ?

Le meilleur des mondes

Texte : Guillaume Corbeil, d’après l’oeuvre d’Aldous Huxley. Mise en scène : Frédéric Blanchette. Avec Ariane Castellanos, Benoit Drouin-Germain, Mohsen El Gharbi, Kathleen Fortin, Simon Lacroix, Macha Limonchik. Au théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 25 octobre.