«Tout inclus» nous place dans la peau des vieux

Selon François Grisé, nous ne sommes pas préparés aux décisions qui s’imposent à la vieillesse parce qu’on vit dans le déni, alors que la société fait face à un phénomène inconnu: une espérance de vie plus longue.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Selon François Grisé, nous ne sommes pas préparés aux décisions qui s’imposent à la vieillesse parce qu’on vit dans le déni, alors que la société fait face à un phénomène inconnu: une espérance de vie plus longue.

Ce n’est généralement pas ce qu’on entend par l’expression « auteur en résidence ». En 2014, François Grisé, alors jeune quadragénaire, a fait un véritable saut dans le temps en effectuant deux séjours d’un mois dans une résidence pour personnes âgées. Afin de mieux comprendre ce que vivaient ses parents, qui s’adaptaient mal à leur nouveau milieu. Le comédien s’est posé des questions après coup sur le réflexe qui les avait menés automatiquement, tous les trois, à choisir cette solution, sans même envisager d’autres options.

Le directeur artistique de la compagnie de performances in situ Un et un font mille raconte cette immersion exceptionnelle dans un projet développé ultérieurement avec la spécialiste de théâtre documentaire Annabel Soutar. À la manière du précédent spectacle de Porte Parole, J’aime Hydro, la pièce est élaborée en segments. Créé à La Licorne, Tout inclus en décrit la genèse et l’expérience de François Grisé à la résidence. Une autre phase, toujours en cours d’écriture, et intégrant l’enquête socioéconomique, sera présentée au Périscope, à Québec, en avril.

On s’en doute, ce fut très difficile pour l’auteur de trouver une maison acceptant son singulier projet. « En 2013, quand je faisais mes appels, on commençait à parler de la maltraitance dans les CHSLD. Donc on doutait de mes intentions. » Son idée initiale d’aller vivre avec ses parents ayant été refusée par l’entreprise possédant la résidence, il a lancé un appel à tous. « Et ce qui est beau, c’est que France Leclerc, la directrice des Jardins du Patrimoine de Val-d’Or, s’est dit, elle, que j’allais apporter de la vie dans la maison, que je serais comme un animateur ! » (rires)

Le « jeune » artiste a été bien accueilli par les résidents, bien qu’il ait fallu une couple de semaines pour que tous croient en ses motifs. Une méfiance compréhensible. « Beaucoup de gens veulent s’adresser aux personnes âgées pour leur soutirer des sous. » Pire : des fraudeurs tentent de faire signer, par des personnes en perte cognitive, des testaments en leur faveur. « C’est l’un des côtés positifs des résidences : ils ne peuvent pas y entrer. »

Sinon, ce qui a frappé Grisé, c’est l’ennui et l’exclusion, combien « il n’y a rien à faire » dans ces maisons. « Personne n’écoute ces gens. Ils sont vraiment à part de la société. » Ceux pouvant s’offrir ce type d’établissements confortables sont certes privilégiés. Mais ils sont un peu oubliés. L’auteur est encore ému par ce commentaire d’un résident : « On est bien, mais depuis que je suis ici, mes enfants ne viennent pas me voir parce que je suis en sécurité… » « C’est très dur, note-t-il. Ils sont devant des problèmes existentiels pour lesquels ils n’ont plus de réponses. Plusieurs m’ont dit : qu’est-ce que je fais ici ? »

Au Québec, province qui compte davantage d’aînés et moins de propriétaires, environ 18 % des gens âgés de 75 ans et plus vivaient en résidence en 2019, « alors que la moyenne canadienne est de 6 % ». Un système d’établissements mis en place depuis l’industrialisation.

On ne se reconnaît pas en eux, on ne veut pas les voir ! C’est très confrontant, ça nous fait peur de regarder les vieux longtemps.

 

François Grisé compare son expérience à la « pointe d’un iceberg que personne ne veut voir ». Un sujet tabou dont on ne discute nulle part. Selon lui, nous ne sommes pas préparés aux décisions qui s’imposent à la vieillesse parce qu’on vit dans le déni, alors que la société fait face à un phénomène inconnu dans l’histoire humaine : une espérance de vie plus longue. « Et on ne sait pas quoi faire avec cette réalité-là. C’est un effet secondaire qu’on n’avait pas vu venir : on vit longtemps, mais on ne donne aucune place aux vieux dans la société. Ou alors très peu. À moins qu’ils la prennent ! C’est ce que j’ai découvert : on vit notre vieillesse comme on a vécu notre jeunesse. Si on s’autodétermine toute notre vie, on s’autodéterminera aussi devant notre vieillesse, si on ne perd pas la tête. » On le fera en se préparant et en tentant d’explorer diverses solutions.

Expérience transformatrice

François Grisé aborde sans fard la réalité, marquée par la lenteur et la dégénérescence du corps, de ceux qu’il « n’hésite pas » à nommer les vieux. « On ne se reconnaît pas en eux, on ne veut pas les voir ! C’est très confrontant, ça nous fait peur de regarder les vieux longtemps. »

Pour lui, qui retourne quelques fois par an visiter ses co-résidents temporaires, l’expérience fut transformatrice. « Elle a confirmé l’importance de la présence, de prendre le temps d’être avec les autres et de se confronter à soi aussi. On ne peut pas se mettre la tête dans le sable, ça va nous arriver. Et le seul rempart contre ça, au risque d’être quétaine, c’est le lien humain, l’amour. » L’auteur constate la déliquescence du tissu social. « En général, on s’en câlisse, des autres ! C’est moi et, à la rigueur, mon couple, ma famille. Et encore là. »

En filigrane, Tout inclus raconte comment François, le protagoniste, réapprend à travers cette épreuve à connaître et à créer un lien plus fort avec ses parents. Un couple d’ailleurs beaucoup plus heureux en résidence maintenant que celle-ci convient à leur degré déclinant d’autonomie. « Ils ont déménagé trop tôt. »

Mise en abyme

La pièce est tirée du verbatim d’un journal de 300 pages que François Grisé a tenu durant les deux premières semaines de son séjour (« Je n’enregistrais rien pour ne pas les effrayer ») puis d’entrevues formelles qu’il a menées auprès des résidents. Le comédien y joue son propre personnage et s’adresse directement aux spectateurs. « Mon partenaire principal, c’est le public. François lui livre ses réflexions sur ce qu’il a vécu. » Un rôle que le metteur en scène Alexandre Fecteau aurait comparé en riant à celui d’un correspondant dans un pays étranger…

Marie Cantin, Marie-Ginette Guay et André Lacoste, qui incarnent des résidents, jouent aussi leurs propres rôles. « On a d’abord travaillé avec des interprètes qui avaient vraiment 80 ans. Mais ils ne pouvaient pas suivre le rythme. Alors, on a choisi des acteurs dans la mi-soixantaine. Et eux vont nous parler de ce que ça leur fait de jouer ce spectacle-là. » À un âge où ils se rapprochent dangereusement du thème… « Il n’y a presque pas de vieux sur nos scènes ! On va en voir de plus en plus, je crois, en raison de la nécessité de raconter ces histoires. » Les baby-boomers accèdent en masse à l’âge d’or. « Eux, ils ont l’habitude de brasser la cage. Est-ce qu’ils voudront rester dans des résidences pour personnes âgées ? »

Tout inclus a pour but d’amorcer une conversation. Conscients du caractère perturbant du sujet, ses créateurs se sont assurés de faire émerger « la vie, l’humour » de cette expérience auprès de résidents. « Ces gens sont d’une truculence incroyable, affirme François Grisé. Ils sont pleins d’histoires, ils veulent parler. » La moindre des choses serait de les écouter.

Tout inclus

Texte : François Grisé. Dramaturgie : Annabel Soutar. Mise en scène : Alexandre Fecteau. Appui dramaturgique : Agathe Foucault. Avec Marie Cantin, François Grisé, Marie-Ginette Guay et André Lacoste. Une production de Porte Parole et Un et un font mille en collaboration avec Nous sommes ici. À La Licorne, du 1er au 25 octobre.