«Fièvre»: l’amour liquide

Carolanne Foucher incarne une jeune femme «fiévreuse» à l’identité instable.
Photo: David Mendoza Hélaine Carolanne Foucher incarne une jeune femme «fiévreuse» à l’identité instable.

Fièvre présente un huis clos pour deux rôles nets : Elle est la soignée, et Lui, le soignant. Dans un décor entre le confort d’une salle de bain et la blancheur clinique d’une chambre d’hôpital, le texte et la mise en scène de Rosalie Cournoyer brouillent toutefois tranquillement les pistes.

Si la pièce se bâtit sur cette relation, sorte d’hybride entre le soin et l’amitié — deux âmes, surtout, que des failles toutes personnelles réunissent —, il faut noter cependant que leurs échanges prendront du temps à nous convaincre tout à fait.

Certaines réactions des personnages paraîtront d’emblée surjouées, et le jeu de Vincent Michaud, à notre goût, apparaîtra parfois en décalage avec ses lignes, révélant de possibles flottements dans la direction d’acteurs, mais également certaines maladresses au texte. Quelques lignes poétiques — l’image des oeufs, notamment — peineront à trouver la cible.

Dans une construction scénique multipliant les façons de raconter, certains choix comme la vidéo en direct resteront aussi moins forts ; de nombreuses imperfections, en somme, se traduiront par une difficulté pour le spectateur à entrer de plain-pied dans le récit de cette jeune femme.

Les filles perdues

L’ensemble, toutefois, reflète surtout la qualité du geste créatif : sa sensibilité, d’abord, visible dans une empathie à l’oeuvre pour l’ébauche des personnages ; notable aussi dans cette scène initiale qui, longue et silencieuse, dit le désir de ne pas passer uniquement par le langage.

Un accompagnement au piano (Rebecca Marois) parvient à réunir dans un même canevas tendre la somme des « petits vécus » du personnage, où transpire néanmoins la détresse. Languissante ou railleuse, ses gestes vers autrui toujours vacillants, Carolanne Foucher dessine cette jeune femme « fiévreuse » à l’identité labile, au conatus déficient. Image du confort maternel, le bain devient vite une métaphore de son isolement, chaque journée la laissant incapable de sortir — et pourquoi, d’ailleurs ? —, une réclusion qui révèle un sens en panne : pour elle, aussi bien que pour nous.

Car la jeune compagnie Vénus à vélo revendique un travail de l’intimité comme force politique, et c’est bien ce qui se dégage ici : le vécu de cette jeune femme prend tout son intérêt si on accepte, par-delà sa banalité, d’y voir un reflet en creux de notre espace commun.

Sur ce point, l’écriture de Rosalie Cournoyer reste en tout temps fidèle à son projet, chaque scène permettant d’approcher un vécu souvent éclipsé, qu’on a tôt fait ici de reconnaître : une réalité pour laquelle la nosographie psychiatrique possède tout ce qu’il faut d’étiquettes — que la pièce se garde de nommer, d’ailleurs.

Or, à prendre ce vécu au sérieux, c’est-à-dire en cherchant à l’entendre plutôt qu’à le nommer, on est bien obligés d’admettre que la pièce fait question. Obligés d’y voir le reflet de notre société rapide et parfaitement libre, celle que Zygmunt Bauman qualifiait de « liquide ». Fièvre, en somme, pointe en direction des difficultés que nous avons aujourd’hui à bâtir, au sens fort, du lien.

Fièvre

Texte et mise en scène : Rosalie Cournoyer. Avec Carolanne Foucher, Vincent Michaud et Rebecca Marois. Une production de Vénus à vélo, à Premier Acte jusqu’au 12 octobre.