«Lentement la beauté»: la vie, la vie

La pièce, au texte légèrement actualisé, fait le récit tout simple d’un homme bouleversé par une rencontre avec le sixième art.
Photo: Nicola-Frank Vachon La pièce, au texte légèrement actualisé, fait le récit tout simple d’un homme bouleversé par une rencontre avec le sixième art.

Le metteur en scène Michel Nadeau reprend Lentement la beauté, dont la première mouture avait connu un fort succès. Élaborée en 2003, cette création collective du Théâtre Niveau Parking avait alors eu droit à une centaine de représentations.

La pièce, au texte légèrement actualisé, fait le récit tout simple d’un homme bouleversé par une rencontre avec le sixième art — des billets pour une représentation des Trois Soeurs de Tchekhov, gagnés dans un concours organisé par le club social du ministère qui l’emploie. Dans sa vie rangée, la représentation opère une brèche, libérant ses interrogations sur le sens de l’existence.

L’argument pourra sembler simpliste et l’autoréférence, avec cet inévitable théâtre dans le théâtre et l’art qui se met en scène lui-même, dangereuse. Ce qui frappe d’entrée de jeu va cependant du côté du rythme : dès la scène initiale, le temps se pose, la mise en scène de Nadeau se montre désireuse de coller au plus près de son personnage.

Il est certes cet homme transparent, au quotidien truffé d’automatismes, dans la rapidité du monde moderne et des journées qui se répètent. Homme banal, lieux banals, travail dans une structure administrative beige et anonyme : tout ça est entendu.

Plusieurs scènes viendront marquer le trait, certains personnages secondaires faisant alors office de fonction : une tendance à la caricature qui, si elle gagne le rire, ne va pas sans risque — ces collègues dont le temps libre se consume en séries visionnées, cet autre collègue bandé sur sa retraite à venir. La proposition, néanmoins, fonctionne.

Sans tambour ni trompette

S’il faut saluer une distribution solide, une bonne partie de l’attention échoit au rôle principal. Sous les traits de ce quarantenaire ballotté par la vie, sans dispositions particulières mais au bon coeur, Hugues Frenette (de la distribution originale, tout comme Véronika Makdissi-Warren) est éclatant. Dans la régularité sans explosion de ce père de famille qu’il incarne, il ne force rien et se révèle attachant — justement en ne forçant rien.

La pièce demeure serrée autour de ce point focal du personnage principal, ne perdant pas de vue le propos. Et la jonction opérée entre un quotidien morne et l’univers des Trois Soeurs, si elle ne va pas sans un certain lyrisme ici et là, est lisse : la pièce réussit à coller les deux univers dans une même proposition, elle réussit à faire « descendre » Tchekhov dans le quotidien. Elle sait, également, ne pas en passer par les mots, quand les troubles qu’elle cherche à exprimer savent très bien s’en passer.

Le changement qui s’accomplit dans l’homme, sans feux d’artifice ni incandescence dramatique, s’avère au final palpable, autant que familier — en lui, quelque chose s’est ouvert, tout simplement. C’est ainsi, sans tambour ni trompette, que Lentement la beauté rappelle sa pertinence : la pièce, tout aussi simplement, continue de résonner.

Lentement la beauté

Texte de Michel Nadeau, avec Marie-Josée Bastien, Lorraine Côté, Hugues Frenette, Pierre-François Legendre, Véronika Makdissi-Warren et Jack Robitaille. Mise en scène de Michel Nadeau. Une production du Théâtre Niveau Parking. Au Théâtre de la Bordée jusqu’au 12 octobre.