«Le cercle de craie caucasien»: traquer la barbarie

Dans cette mise en scène de Olivier Normand, l’extravagance des costumes et des maquillages, de pair avec l’exubérance de certains rôles, a tôt fait de bâtir un univers au décalage singulier, propice à la fable.
Photo: Stéphane Bourgeois et Catherine Tétreault Dans cette mise en scène de Olivier Normand, l’extravagance des costumes et des maquillages, de pair avec l’exubérance de certains rôles, a tôt fait de bâtir un univers au décalage singulier, propice à la fable.

Quelle place reste-t-il pour la bonté dans un monde en flammes ? C’est la question que pose le dramaturge Bertolt Brecht dans son Cercle de craie caucasien, dont Olivier Normand tire une épopée forte en images, aux airs de cavalcade.

Difficile d’ignorer le contexte d’écriture de ce texte, pour un dramaturge déchu de sa nationalité allemande par le régime nazi, après avoir vu ses livres brûlés à Bebelplatz en 1933. Ses préoccupations, Brecht les transpose dans une Géorgie en guerre ouverte contre la Perse. Dans le chaos des pillages, Groucha Vachnadzé, domestique au service du gouverneur, rescapera le fils de celui-ci, lâchement abandonné dans la fuite par sa mère.

Dans une salle divisée par une longue travée centrale, le spectateur est d’entrée de jeu frappé par la proposition visuelle. L’extravagance des costumes et des maquillages, de pair avec l’exubérance de certains rôles, a tôt fait de bâtir un univers au décalage singulier, propice à la fable.

Passée une cacophonie initiale agaçante, plusieurs tableaux posent rapidement le climat délétère. La scène est maintes fois modulée, sa vastitude mise à bon escient dans une épopée qui prend vite une ampleur cinématographique, à laquelle l’envergure de la troupe vient contribuer.

Si quelques passages plus silencieux entrecoupent l’action haletante, nous permettant d’habiter les tourments de Groucha dans sa déroute, c’est surtout l’ambiance dystopique et le rythme soutenu qui donnent le ton, Josué Beaucage proposant des sonorités déroutantes et Steve Hamel, des percussions endiablées.

Résonance du texte

Ces qualités n’empêcheront pas un questionnement sur la portée de la pièce : nous appelle-t-elle, comme le souhaitait initialement le texte, à cerner un mal qu’autrement nous ne verrions pas ? La réponse est mitigée.

Dans cette fable écrite en 1944-1945, Brecht décrie les « liens du sang », lesquels savent faire oublier la réelle parenté humaine, qui est celle du coeur. Le choix d’Anne-Marie Côté dans le rôle principal de Groucha, en ce sens, donne à la bonté des accroches plus profondes. Moins immédiatement attachante, la paysanne qu’elle livre laisse davantage à distance. Notre attachement, dès lors, tiendra moins d’un élan spontané que d’une accumulation, la somme de ses actions finissant par imposer sa vertu.

En revanche, le trait est parfaitement marqué pour les antagonistes. Si ce choix conduit à quelques excès de jeu souriants, il dirige plus fermement le regard. L’identité du « vilain » est appuyée, un paratonnerre est d’emblée offert au jugement, en affaiblissant d’autant la profondeur.

La tirade finale, dans une adresse au public toute didactique, viendra livrer le message en toutes lettres : toute chose appartient à qui sait l’aimer réellement. Tout le long de la pièce, aussi, aura transpiré ce constant souci de Brecht pour le courage là où il se trouve, pour l’humain par-delà une barbarie que son écriture n’a de cesse de traquer.

De ce point de vue, la pièce conserve évidemment des résonances — un climat social marquant les oppositions, le durcissement des frontières et les murs qui se dressent, entre autres. Sa force de frappe, toutefois, apparaît restreinte, le propos s’imposant finalement à l’esprit davantage qu’au corps.

Le cercle de craie caucasien

Texte : Bertolt Brecht. Mise en scène : Olivier Normand. Une production du Trident jusqu’au 12 octobre.