«Camille»: plongée dans un théâtre intérieur

Parcours de 60 minutes destiné à six spectateurs à la fois, «Camille» est «un rendez-vous au-delà du visuel».
Photo: Laurence Gagnon Lefebvre Parcours de 60 minutes destiné à six spectateurs à la fois, «Camille» est «un rendez-vous au-delà du visuel».

Là où d’autres se contentent de promettre une expérience immersive, l’occasion prétendument unique d’accéder à soi et au monde d’une manière totalement différente, Audrey-Anne Bouchard et ses collaborateurs se montrent à la hauteur. Parcours de 60 minutes destiné à six spectateurs à la fois, Camille est « un rendez-vous au-delà du visuel », c’est-à-dire qu’il s’adresse à tous les sens sauf à la vision. L’oeuvre qui est présentée ces jours-ci dans la galerie du MAI (Montréal, arts interculturels) est donc accessible dans son entièreté aux personnes en situation de handicap visuel comme à tout public.

Affirmer que l’expérience sort de l’ordinaire, pour une personne voyante, tient de l’euphémisme. Dès notre entrée dans le lieu, on nous demande de retirer nos chaussures, le cas échéant nos lunettes, et de revêtir un masque qui couvre les yeux, bloquant totalement la lumière. Les émotions qui vont surgir à partir de ce moment-là seront différentes pour chaque spectateur.

Cheminer sans la vue

Pour quelqu’un qui, comme votre humble serviteur, s’appuie à chaque instant sur sa vision et ne compose pas particulièrement bien avec le fait de s’en remettre entièrement à quelqu’un d’autre pour se déplacer (et éviter les murs), disons qu’une période d’ajustement est nécessaire. Par contre, une fois qu’on parvient à lâcher prise (du moins en partie), l’expérience est riche en nouvelles sensations.

Une fois dans la salle, les six performeurs — Marijoe Foucher, Laurie-Anne Langis, Marc-André Lapointe, Sarah Leblanc-Gosselin, Olivier Rousseau et Guenièvre Sandré —, qui ont tous reçu une formation en accompagnement de personnes vivant en situation de handicap visuel, veillent sur leurs six visiteurs. S’amorce alors une chorégraphie de 60 minutes où les interprètes et les spectateurs sont ni plus ni moins des partenaires.

Le fil rouge, c’est l’histoire de Pierre, qui se remet difficilement du départ de Camille. En suivant le jeune homme dans un café, chez le coiffeur, au restaurant ou dans une boîte de nuit, on expérimente ces environnements comme une personne non voyante, avec tout ce que cela implique d’agressions sonores et olfactives, de contact souvent étonnant avec les matières et les êtres, de touchers parfois invasifs, mais généralement bienveillants.

Interdisciplinaire et inclusif, sensoriel et thérapeutique, le spectacle d’Audrey-Anne Bouchard et ses complices coche beaucoup de cases à la fois. La déambulation est si savamment guidée que le spectateur évolue dans l’espace comme en lui-même, observe nécessairement ce qui se surgit en lui, ce qui se déroule sur la scène de son théâtre mental. On sort de la salle franchement apaisé, notamment parce qu’on a pour une heure laissé nos yeux hors de l’équation, mais aussi avec le sentiment d’être plus éveillé, plus équilibré, plus complet.

Camille: un rendez-vous au-delà du visuel

Un spectacle conçu par Audrey-Anne Bouchard, en collaboration avec Joseph Browne, Marijoe Foucher, Laurence Gagnon Lefebvre, Laurie-Anne Langis et Marc-André Lapointe. À MAI (Montréal, arts interculturels) jusqu’au 22 septembre.