«Les louves»: jouer sa vie

Les comédiennes Alice Moreault, Claudia Chan Tak, Elisabeth Smith, Noémie O’Farrell, Stephie Mazunya, Zoé Tremblay-Bianco, Leïla Donabelle Kaze et Claudia Chillis-Rivard
Photo: Yanick Macdonald Les comédiennes Alice Moreault, Claudia Chan Tak, Elisabeth Smith, Noémie O’Farrell, Stephie Mazunya, Zoé Tremblay-Bianco, Leïla Donabelle Kaze et Claudia Chillis-Rivard

« Je joue, donc je suis : la façon de jouer est une façon d’être, qui révèle le profil particulier de chaque communauté et affirme son droit à la différence. » Ces mots de l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano, à la fin de son essai Le football, ombre et lumière, on pourrait les utiliser pour qualifier les personnages de la pièce de Sarah Delappe, Les louves, traduite pour la première fois en français après avoir conquis Off-Broadway en 2016.

Neuf adolescentes de 16-17 ans jouent au soccer. C’est la saison d’hiver, celle du 5x5 sur un terrain synthétique dans un complexe sportif intérieur, pour les filles qui désirent garder la forme jusqu’à l’été, souder des amitiés, mais aussi entretenir l’espoir d’être recrutées dans de prestigieux programmes universitaires. Entre les entraînements et l’école, elles s’ouvrent à la politique, vivent leurs premières amours et leurs premières trahisons, le tout dans un melting-pot de références et d’expériences qui mélangent Khmers rouges et Terres du milieu, Rwanda et Harry Potter, Constitution américaine et hip-hop.

Le texte de Delappe avance par séquences toujours organisées autour des entraînements qui précèdent ou suivent les matchs (eux toujours relégués au hors-scène), dans une langue souvent crue, que Fanny Britt traduit avec justesse. Jeu sur la tension inhérente entre le collectif et l’individuel, Les louves exemplifie à merveille comment la mise en commun de personnalités disparates (la nerd, l’angoissée, la rebelle, la politisée, la nouvelle…) peut créer autant de frictions que de moments heureux. Ces jeunes filles qui se découvrent ont parfois du mal à nommer les choses, à vivre leurs émotions, à aller au bout de leurs idées : on y reconnaît bien les troubles de l’adolescence et du passage vers l’âge adulte, de cette époque où l’affirmation de soi se fait avec un mélange de timidité et de rage.

Quelques scènes tombent un peu à plat (la présence inattendue d’un recruteur universitaire, notamment), la faute à un texte qui parfois semble s’interrompre trop rapidement, reléguant à plus tard le moment d’explosion du drame, qui arrive finalement comme un cheveu sur la soupe en fin de parcours. En fait, les récits individuels deviennent rapidement moins intéressants (plusieurs sont d’ailleurs à peine esquissés par Delappe) que l’effet de force qui se dégage du collectif.

Il faut dire que la mise en scène de Solène Paré (nouvelle artiste associée de l’Espace Go), appuyée par la solide prestation des comédiennes (on pourrait dire de l’équipe, tant leur esprit de cohésion est manifeste), magnifie le texte et en fait oublier certaines faiblesses — jusqu’à la scène finale, puissante et touchante, alors qu’elle pourrait facilement paraître convenue.

À partir d’une indication scénique simple (« neuf filles en uniforme font des étirements en cercle »), Paré choisit d’inscrire le corps féminin au centre de sa mise en scène : ainsi se multiplient les séances d’étirement, mais aussi de pratique et d’entraînement au ballon sur le faux terrain de soccer reproduit sur la scène. Avec la collaboration de Virginie Brunelle, la metteuse en scène travaille avec différents états de corps, sans cesse en mouvement et en jeu, sur le terrain comme dans la vie. Ces filles sont joyeuses, blessées, meurtries, mais toujours vibrantes, pleines d’une fureur qui ne s’éteindra pas de sitôt.

Les louves

Texte : Sarah Delappe. Traduction : Fanny Britt. Mise en scène : Solène Paré. À l’Espace Go jusqu’au 6 octobre.