Daniel Brière et Alexis Martin dans le cabinet du Dr Knock

Alexis Martin et Daniel Brière, pour la pièce «Knock», au TNM.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Alexis Martin et Daniel Brière, pour la pièce «Knock», au TNM.

Des inséparables ces deux-là. Depuis le Conservatoire d’art dramatique de Montréal, au début des années 1980, Daniel Brière et Alexis Martin ne se sont pour ainsi dire jamais quittés. Alors que le premier occupe généralement le rôle du metteur en scène, le second fournit le plus souvent les mots et les fables. Au Nouveau Théâtre Expérimental, de Tavernes à Bébés en passant par L’histoire révélée du Canada français, 1608-1998, les deux artistes n’ont cessé de repousser les limites du possible. Pour leur premier spectacle en tandem au Théâtre du Nouveau Monde, les comparses ont choisi Knock ou le Triomphe de la médecine, une pièce de Jules Romains au moins aussi drôle et satirique aujourd’hui qu’à sa création en 1923.

« On voulait monter une comédie, mais sans revenir une fois de plus à Molière », explique Daniel Brière, qui signe non seulement sa première mise en scène au TNM, mais aussi son premier « classique », lui qui est pour ainsi dire abonné à la création. « En même temps, précise-t-il, Knock s’inscrit dans la tradition française des médecins imposteurs, dans cette veine de la satire médicale qui est fondamentale dans le théâtre de Molière. »

Sauf erreur, malgré son caractère tout à fait désopilant et sa vive critique sociale, la pièce n’a pas été produite professionnellement au Québec depuis 1998 (par Reynald Robinson à la Bordée). « Difficile d’expliquer pourquoi, reconnaît Alexis Martin. Moi, en tout cas, il y a longtemps que j’ai envie de la jouer. La langue de Romains est limpide, précise, explicite, d’une grande efficacité. Pour un acteur, c’est un bonheur à se mettre en bouche, mais aussi un véritable défi, parce qu’on ne peut jamais déplacer une virgule, on ne peut jamais être un tout petit peu à côté. »

Portrait de société

L’action se déroule dans la petite ville de Saint-Maurice au début des années 1920. Après que le docteur Parpalaid (Pierre Lebeau) lui eut cédé son cabinet et sa maigre patientèle, le docteur Knock (Alexis Martin) entreprend de faire croître son chiffre d’affaires en suscitant chez les villageois (Evelyne de la Chenelière, Marie-Thérèse Fortin, Didier Lucien et Sylvie Moreau) des inquiétudes bien réelles au sujet de maladies totalement imaginaires. « Knock est un grand manipulateur », admet le comédien qui s’apprête à incarner le personnage immortalisé par Louis Jouvet : « Cela dit, tous les villageois ont une part d’ombre. Ils sont tous un peu avares, mesquins, intéressés… La pièce dépeint une certaine société française provinciale, c’est le portrait féroce d’un microcosme qui, tout en appartenant à une autre époque, évoque sans contredit le monde dans lequel nous vivons. »

En effet, l’emprise de Knock sur ses patients, son charisme inquiétant, le système complexe qu’il emploie pour arriver à ses fins, un plan machiavélique, fasciste avant l’heure, tout cela ressemble fortement ce qu’on appelle aujourd’hui « les techniques d’influence de l’opinion publique ».

« Knock est d’abord et avant tout un expert en endoctrinement, une sorte de gourou aux intonations expressionnistes, estime Brière. Il dit à un moment donné qu’il a choisi la médecine, mais qu’il aurait tout aussi bien pu opter pour le sacerdoce, la politique ou encore la finance. Ce sont autant de lieux où exercer son pouvoir. Il arrive même à Knock de comparer son projet à celui des nations armées. C’est un véritable plan de guerre. Endoctrinés, les membres du personnel de la clinique vont devenir les soldats de sa propagande. Ce que décrit la pièce est terrifiant, mais en même temps c’est irrésistiblement drôle. Arriver à nous faire rire d’une situation pareille, c’est à mon sens le grand tour de force de Romains. »

Selon Alexis Martin, on rit toujours parce que c’est grave : « La légèreté, ça ne fait plus rire grand monde. Ou alors, c’est un rire sans conséquence. Pour que le spectateur adhère, il s’agit de bien doser, il faut qu’on croie à l’humanité des personnages, qu’on s’assure de jouer juste, vrai, c’est-à-dire de jouer la situation, pas le comique, pas l’absurde. Il faut à tout prix éviter la caricature. »

Pouvoir de persuasion

Mais qu’est-ce qui donne à Knock autant de pouvoir de persuasion ? « Comme plusieurs d’entre nous, explique Brière, les personnages de la pièce ont terriblement peur de la mort. Ils sont obsédés par ça. Knock détient le pouvoir de prolonger leurs jours, ce n’est pas rien. » Selon Alexis Martin, les protagonistes ont tout aussi peur de mourir que de perdre leur argent : « Ce sont des ressorts profondément humains, un territoire fertile, qui plus est dans les années 1920, alors que l’Église commence à vaciller. Si Knock estime que ce qu’il appelle l’Âge médical peut débuter, c’est bien parce que les grandes hégémonies religieuses sont terminées, parce que les grands cadres ethnoculturels se sont évaporés. En ce sens, Jules Romains est franchement avant-gardiste. Il a bien compris que d’autres lobbys, d’autres puissances tutélaires vont s’emparer sous peu des esprits humains : la technique, la science, la médecine, la finance… »

« Les gens bien portants sont des malades qui s’ignorent. » Pour Knock, la clientèle est infinie, l’expansion sans bornes, la rentabilité croissante. Ainsi, la pièce aborde également des enjeux qui concernent l’économie de la santé dans notre société actuelle.

« Quand Knock propose des échelons de traitement adaptés aux riches et d’autres qui s’adressent aux pauvres, ça préfigure toute notre médecine à deux vitesses, s’exclame Brière. Imaginez-vous que le Dr Alain Vadeboncœur, l’urgentologue qui est conseiller médical auprès de l’équipe du spectacle, a trouvé sur Internet une clinique privée qui offre grosso modo les mêmes forfaits que Knock ! »

Knock est un personnage en or, de ceux qui portent sur leurs épaules un univers entier. Dans ses bagages, l’homme transporte ses accessoires, ses costumes et son décor, mais surtout son récit, tenu pour véridique. Il arrive même au docteur de souffler des répliques à ses patients, de leur mettre des mots dans la bouche.

« Il plante littéralement une scène, estime Alexis Martin. Je ne vous cacherai pas que c’est beaucoup de travail pour l’acteur qui s’y frotte. Le personnage étant toujours présent, ça s’apparente à un sprint. Pour garder le rythme, ça exige beaucoup de concentration. Ce n’est pas tous les jours rassurant, mais ça a le mérite de me pousser dans ce que le théâtre peut avoir de plus vertigineux. Ça m’oblige à relever un défi qui pourrait bien engendrer une certaine magie. »

Knock ou le triomphe de la médecine

Texte : Jules Romains. Mise en scène : Daniel Brière. Au Théâtre du Nouveau Monde du 17 septembre au 12 octobre, puis en tournée au Québec du 30 octobre au 3 décembre.