«L’Énéide»: une épopée en manque de souffle

Il faut d’abord reconnaître que la lente et douloureuse avancée d’Énée vers la terre promise n’a rien perdu de sa pertinence et de sa beauté.
Photo: Yanick Macdonald Il faut d’abord reconnaître que la lente et douloureuse avancée d’Énée vers la terre promise n’a rien perdu de sa pertinence et de sa beauté.

Douze ans après la création de L’Énéide, sa relecture de l’épopée de Virgile, traduite en anglais, en allemand, en hongrois et en italien, lue et jouée de New York à Abu Dhabi en passant par Rome, Olivier Kemeid ouvre la saison du Théâtre de Quat’Sous en renouant avec les bouleversantes errances d’Énée et des siens. Encore cruellement contemporains, les personnages apparaissent dans une nouvelle mise en scène, pas toujours heureuse, et sous les traits d’une nouvelle distribution, plutôt inégale.

Il faut d’abord reconnaître que la lente et douloureuse avancée d’Énée vers la terre promise n’a rien perdu de sa pertinence et de sa beauté. La langue de Kemeid est toujours aussi souveraine, à la fois concrète, contemporaine, et en même temps littéraire, millénaire. De la terre en flammes à la terre d’accueil, les phrases qui cristallisent avec une admirable justesse le sort des exilés, migrants d’hier et d’aujourd’hui, ces êtres brisés en même temps que remplis d’espoir, on en trouve à foison. « Le jour peine à se lever sur les ruines fumantes de notre cité. Nous tentons de comprendre ce qui vient d’arriver. Les réponses manquent. Derrière nous, les restes meurtris du pasśé. Devant nous, l’inconnu en forme d’infini bleu. »

Caricature

Cela dit, les ruptures de ton sur lesquelles s’appuie la partition, ces moments où le comique intervient pour mieux relancer le tragique, semblent ne plus avoir leur raison d’être. Une impression qui est fort probablement renforcée par la direction d’acteurs, un brin grotesque, tirant sur la caricature, surtout dans les scènes où des Occidentaux apparaissent non pas égoïstes, vacanciers insensibles ou malveillants, mais bien tout simplement comme des abrutis. Il y avait à la création, même dans les portions plus humoristiques, une justesse, un équilibre qui échappe cruellement à cette nouvelle version.

Évoluant dans un environnement scénique sobre, efficace, mais somme toute assez peu évocateur, la distribution comprend dix membres. Malheureusement, plusieurs d’entre eux peinent à convaincre. Dans le rôle d’Énée, qui lui va pourtant comme un gant, Sasha Samar manque encore d’aisance, butant sur certaines de ses répliques. Quant à Étienne Lou, qui incarne Achate, le fidèle compagnon du héros, il semble toujours en quête de son personnage. Tirant fort bien leur épingle du jeu en tenant plusieurs rôles, Tatiana Zinga Botao et Olivia Palacci offrent certains des plus beaux moments d’un spectacle, qui, de manière générale, manque de souffle.

L’Énéide

Texte et mise en scène : Olivier Kemeid. Une coproduction du Théâtre de Quat’Sous et de Trois Tristes Tigres. Au Théâtre de Quat’Sous jusqu’au 28 septembre.