La renaissance du théâtre autochtone

Charles Bender et Émilie Monnet en répétition de «Là où le sang se mêle / Where the Blood Mixes»
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Charles Bender et Émilie Monnet en répétition de «Là où le sang se mêle / Where the Blood Mixes»

Ça y est, le théâtre autochtone du Centre national des arts (CNA), à Ottawa, lance sa première saison. La programmation, ambitieuse, prendra chair, danse, son, chant, musique, os sur les planches. Issu en grande partie d’une volonté politique de réconciliation (« J’ai parfois l’impression qu’on est ces temps-ci, les Autochtones, un argument politique vivant, parlant et marchant pour le Parti libéral pour son enjeu de réconciliation… » dit en souriant le directeur artistique Kevin Loring), le lieu entend devenir une plateforme pour les oeuvres autochtones, longtemps laissées dans l’ombre. Et un forum, une croisée de discussions et de réflexions.

Un théâtre, donc, hautement symbolique. Qu’est-ce que cette nouvelle portée des arts autochtones vient changer ? À chaud, en amont, quelques pistes dégagées avec les artistes…

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le directeur artistique Kevin Loring

Si The Unnatural and Accidental Women, de Marie Clemens (mise en scène de Muriel Miguel) cassera la glace, Là où le sang se mêle, deux jours plus tard, sera la première pièce en français de ce nouveau théâtre autochtone, dans sa version vue à Montréal en 2018, traduction et mise en scène de Charles Bender. Au coeur de la pièce, la réconciliation d’un père et de sa fille. Tramée autour, la triste résonance des pensionnats. « Je me suis battu quand j’écrivais contre ce démon invisible qui restait niché dans ma communauté », se rappelle M. Loring, attrapé lors d’une répétition publique à Montréal où Le Devoir a rencontré une partie de l’équipe.

« Un démon qui nous mangeait tous, issu des pensionnats autochtones — pas un démon d’aujourd’hui, une espèce d’héritage légué par ce lieu, un héritage traumatique qui jouait encore, invisible, sur ma communauté, des années après que le lieu eut brûlé. Pour moi, en écrivant, le but était d’exposer ce démon. » De le rendre visible ? « Oui. Car une fois qu’il est visible, alors tu peux négocier avec lui, et le gérer. »

Soleil Launière, Émilie Monnet et Charles Bender refont en boucle une scène, se mettant en bouche le texte anglais. Car pour cette reprise, la pièce sera jouée un soir en anglais, un soir en français ; une rareté, même en pays bilingue, même pour le CNA, institution où gîte un département de théâtre de chaque langue. « Quand on a fait le show à Montréal, se rappelle le metteur en scène, tous les Autochtones qui l’ont vu, qu’ils soient Attikameks, Innus, Malécites, Cris, ont ressenti et compris les mêmes choses, dans les détails ; de la même manière que ceux qui avaient été touchés en Colombie-Britannique, là où se passe l’histoire. On a besoin de ces ponts-là entre les communautés qui se sont retrouvées avec l’anglais comme langue coloniale, et celles qui ont eu le français. »

Assiste-t-on à une renaissance du théâtre autochtone ? Pour Charles Bender, oui. « Ça vient avec une grosse demande tout d’un coup, alors qu’elle était très, très mince avant. Ça fait beaucoup de travail d’un coup, beaucoup de choses à jongler », indique celui qui ne s’en plaint pas pour deux sous, mais constate le changement. « Le milieu est sain. Ceux qui nous entourent savent qu’il y a des retombées: plus Onishka, Ondena, Menuentakuan font de productions, plus on développe des talents intéressants ; et plus on développe des interlocuteurs avec qui tenir des conversations essentielles sur l’identité autochtone, québécoise et canadienne. Et ça soulève des enjeux qui n’étaient pas soulevés avant, parce qu’on n’avait pas la place pour en débattre. » Un exemple ? Kanata, tranche le metteur en scène et comédien. « En d’autres circonstances, on n’aurait pas été entendus là-dessus. »

La comédienne Soleil Launière, qui se remet dans la peau de Christine, voit de plus en plus de jeunes qui veulent apprendre. « Il y a un gros travail à faire encore pour qu’ils sachent qu’ils ont leur place sur scène. On peut bien parler de représentativité ou d’augmentation de possibilités de contrats, comparés à d’autres acteurs. On n’en a pas plus. On essaie d’arriver à une égalité. Mais le fait que certains jeunes peuvent maintenant voir un modèle qui les représente sur scène, ça leur dit que c’est possible. Il y a une vision qui commence à apparaître pour eux », mentionne-t-elle.

Sous le manteau, dans le milieu montréalais, une grogne se fait parfois entendre. La volonté politique serait trop marquée, pour un nombre d’artistes trop réduit ; on verrait d’ailleurs toujours les mêmes ; tous les théâtres soudainement se mettraient aux productions autochtones, au détriment d’autres propositions, peut-être meilleures. Xavier Huard, qui tient le rôle de Georges, répond.« En tant qu’homme blanc non autochtone, je peux parler des white fragilities, de cette fragilité blanche qui fait que devant un féminisme, tu sens ta masculinité attaquée, par exemple, comme tu peux te sentir attaqué dans tes privilèges par le théâtre autochtone. Ça existe, et ça me semble inévitable. Ça va exister face aux oeuvres autochtones. Il va y avoir des jalousies. Mais ce n’est pas ce qui va nous arrêter ni nous victimiser. »

Y a-t-il un poids symbolique à jouer la première pièce en français de ce nouveau théâtre autochtone ? La comédienne Émilie Monnet (June) insiste : « J’espère être sollicitée parce que je suis une artiste avant tout. Oui, je suis une femme ; une citadine ; une Autochtone. Là, je me sens au service de l’histoire : du texte de Kevin, de la mise en scène de Charles. Et c’est tout. » Au service du texte, en quelque sorte, et pas du contexte.

M. Bender, au contraire, revendique la responsabilité supplémentaire. « On est au service de la communauté, aussi. Il y a un sentiment de responsabilité quant à ce qu’on a à porter, de faire en sorte que tout le monde comprenne que c’était essentiel, ce théâtre autochtone, que ça devait être fait, que ça fasse reconnaître tout l’apport, la richesse et l’importance des différentes cultures autochtones du Canada. »

Une charge supplémentaire, donc ? « Absolument. Si on ne la porte pas, on fait le show pour le plaisir de se péter les bretelles, et ça devient des calories vides. Y aller avec l’impression d’une mission, ça enrichit, ça donne la drive, le sens et le plaisir de le faire la chose. » Mme Launière renchérit. « La responsabilité fait partie, je pense, d’une conception autochtone ; la responsabilité envers les générations futures, envers les communautés, ça fait partie de notre façon de percevoir le monde et de nous situer. »

Là où le sang se mêle /  Where the Blood Mixes

Texte de Kevin Loring, traduction, mise en scène et interprétation de Charles Bender, avec Marco Collin, Soleil Launière, Émilie Monnet et Xavier Huard. Au CNA d’Ottawa, en anglais ou en français selon les représentations, du 13 au 18 septembre. Aussi au Diamant de Québec, du 8 au 12 octobre.