La vie par le soccer, ce parfait ascenseur social

Solène Paré monte une première production francophone des «Louves». Elle voit dans le soccer l’illustration du rêve américain.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Solène Paré monte une première production francophone des «Louves». Elle voit dans le soccer l’illustration du rêve américain.

« Le sport, c’est la guerre », aurait dit George Orwell. C’est justement à des guerrières se préparant à une bataille que sont comparées les héroïnes des Louves. Neuf filles de 16 ou 17 ans, saisies durant les séances d’échauffement précédant un match de soccer. Des adolescentes qui jouent ensemble, mais qui sont en compétition autour d’un enjeu crucial pour leur avenir : l’accès à des bourses universitaires.

Créée sur Off-Broadway en 2016, la première pièce de l’Américaine Sarah DeLappe a récolté moult éloges. Solène Paré a été fascinée par cette comédie dramatique dont elle monte une première production francophone. La metteure en scène voit dans le soccer l’illustration du rêve américain. « C’est le parfait ascenseur social : au contact d’une balle, on peut devenir un joueur étoile et se sortir de sa classe sociale. Un mythe complètement faux, parce qu’on s’entend qu’il y a toujours des inégalités de faits dans la vie, à chaque étape. [Mais] pour ces jeunes filles, le soccer est un cocon où les règles sont très simples et très justes, où les gagnants méritent la victoire. »

Tranquillement, elles vont se rendre compte de toutes les microdéfaites qui remettent en question cette notion de justice, poursuit Solène Paré. « Par exemple, parce qu’elles sont une équipe féminine, elles ont accès à un coach inférieur. Donc, il s’agit du passage de l’adolescence à l’âge adulte, mais c’est aussi de cette découverte, qui les ébranle profondément. Même si ce n’est jamais nommé. »

Dans les échanges de ces ados, qui tour à tour s’encouragent ou s’envoient des piques, les petits problèmes individuels, triviaux côtoient constamment de grandes questions philosophiques. Et les atrocités de l’actualité s’immiscent dans leurs conversations. C’est aussi l’impact de ce bombardement d’horreurs qui intéresse Solène Paré dans ce portrait de millénariales. « Qu’est-ce que ça veut dire être ado aujourd’hui, lorsque ton empathie est sans cesse sollicitée ? On sature forcément. »

 
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’équipe de la pièce

Le trajet de la conscience de la mort dans le récit la captive. « Dès le départ, les jeunes filles parlent de génocide, mais la conversation va très vite : elles n’ont même pas le temps d’absorber l’information que tout de suite, elles doivent se positionner par rapport au groupe. Parfois, des faits réels leur permettent de se démarquer — ce qui n’est pas nécessairement sain — [par leurs connaissances]. Au début, c’est une manière de briller, étrangement. Ou elles le prennent très durement. Mais même si la mort est présente partout, ce n’est qu’à la fin, que leur corps l’enregistre et le comprend. »

Cette saturation de violence n’atteint pas seulement les ados, ajoute la créatrice. « Moi-même, quand je suis confrontée à des faits horribles, j’oscille sans arrêt entre une empathie vive et des mécanismes de défense. Aussi, en cette ère des réseaux sociaux, de l’opinion et de la vitesse, on ne se laisse pas le temps collectivement de bien réfléchir à ces [événements], de profondément les comprendre. »

La structure éclatée de la pièce épouse ce rapport actuel à l’information. Mais la metteure en scène s’est assurée de « finement chronométrer » cette partition, afin que le public puisse tout comprendre, malgré l’impression de chevauchement de certains dialogues. Un texte traduit par Fanny Britt, qui a préservé « tout le côté cru, mordant de ces adolescentes », se réjouit Solène Paré.

« J’aime la cruauté », admet la metteure en scène de Quartett en éclatant de rire. Ses zones grises la fascinent. Cette pièce, qui offre à l’artiste en résidence son premier grand plateau à Espace Go, appartient à une dramaturgie complètement différente du duo d’Heiner Müller. Mais toutes deux relèvent d’un théâtre « libéré de l’approche psychologique et d’une forme de morale », qui l’ennuient.

Qu’est-ce que ça veut dire être ado aujourd’hui, lorsque ton empathie est sans cesse sollicitée? On sature forcément.

À la première lecture, ajoute Solène Paré, elle a été touchée par cette équipe qui, après un grand choc, se retrouve « comme propulsée dans un monde plus complexe. Et ces jeunes femmes comprennent par la suite l’importance du groupe. Tout ce qu’elles ont, à la fin, c’est ce qu’elles ont créé : l’amitié, la communauté ».

Avec ses personnages désignés par leur numéro de dossard plutôt que par un nom, Les louves pose la question du rapport au groupe dans un univers individualiste. « C’est vraiment le coeur de la pièce : comment vivre ensemble dans une société axée sur l’individu ? » À un âge marqué par un féroce désir « de s’affranchir et d’exister », ces ados oscillent entre la tentative de se démarquer, au risque de blesser les autres et de s’oublier au profit du bien-être collectif.

Les interprètes ont elles-mêmes créé un esprit de meute, grâce à deux semaines d’entraînement et de matchs sous la supervision d’un coach de soccer. Ce qui s’est soldé par une grande synergie entre elles. « Le fond de la pièce — jouer en équipe, apprendre à vivre ensemble — rejoint [totalement] la forme, parce que ce sont de jeunes interprètes qui apprennent à jouer ensemble. » Même dans l’apprentissage de ce texte choral, la dynamique de groupe était importante, tant les dialogues sont imbriqués. « Elles devaient apprendre non seulement leurs répliques, mais celles des autres. Il faut vraiment qu’elles soient à l’écoute de tout ce qui se passe sur scène. »

La metteure en scène de ce spectacle très physique est partie des règles du soccer pour s’en libérer par la suite. « Je me suis beaucoup inspirée des routines d’étirement que l’entraîneur faisait avec les comédiennes. Mais certaines manipulations du ballon ne sont pas théâtrales. » Ce qu’on verra est donc un hybride entre le sport et le théâtre. Et le ballon s’étant révélé un grand facteur de distraction sur une scène, tous ses déplacements sont très précisément chorégraphiés.

Avec dix comédiennes et plusieurs conceptrices, Les louves donne lieu à un univers largement féminin en répétitions. « C’est un espace de sororité, constate Solène Paré. J’ai rarement vu une aussi grande liberté de la parole et des corps. Les actrices se sentent à l’aise. » Ne serait-ce que de se vêtir comme elles le désirent. « Ça a l’air d’un détail, mais j’ai réalisé à quel point ce cercle fermé pouvait être libérateur pour elles. On sent qu’il y a une pression en moins. »

Les louves

Texte : Sarah DeLappe. Traduction : Fanny Britt. Mise en scène : Solène Paré. Avec Claudia Chan Tak, Claudia Chillis-Rivard, Leïla Donabelle Kaze, Célia Gouin-Arsenault, Dominique Leduc, Stephie Mazunya, Alice Moreault, Noémie O’Farrell, Elisabeth Smith et Zoé Tremblay-Bianco. Une coproduction Espace Go, Fantôme, compagnie de création et Théâtre français du CNA. À Espace Go, du 10 septembre au 6 octobre.