«J’abandonne une partie de moi que j’adapte»: qu’est-ce qu’on attend pour être heureux?

Il est question d’amour, de loisirs et de culture, mais plus encore de travail et d’argent dans la pièce belge «J’abandonne une partie de moi que j’adapte».
Photo: Hubert Amiel Il est question d’amour, de loisirs et de culture, mais plus encore de travail et d’argent dans la pièce belge «J’abandonne une partie de moi que j’adapte».

« Êtes-vous heureux ? » C’est la question délicate qui est adressée aux passants dès les premières minutes de Chronique d’un été, un film de Jean Rouch et Edgar Morin tourné à Paris en 1960. À partir de ce documentaire, une oeuvre de 86 minutes considérée comme le manifeste du cinéma-vérité, la metteuse en scène belge Justine Lequette a donné naissance à une réflexion rigolote et néanmoins sérieuse sur la notion de bonheur : J’abandonne une partie de moi que j’adapte.

Dans ce spectacle de 70 minutes, un brin décousu, mais transcendé par le talent de quatre formidables comédiens, jeunes diplômés du Conservatoire royal de Liège, il est question d’amour, de loisirs et de culture, mais plus encore de travail et d’argent. Rémi Faure, Benjamin Lichou, Jules Puibaraud et Léa Romagny commencent par recréer, à l’aide de quelques meubles et accessoires, des scènes du film. Certaines des personnes interrogées envisagent le travail comme un moyen d’accéder au bonheur et à la réussite. D’autres le perçoivent comme une source d’aliénation physique et mentale, comme l’abandon d’une partie de soi. Quelques-unes considèrent l’argent comme superflu, mais la plupart l’estiment essentiel au bonheur, nécessaire à l’atteinte d’un niveau de vie, d’un statut social, voire d’un sentiment de liberté.

Ironie

En adoptant une ironie savoureuse et une précision admirable, les comédiens reproduisent les niveaux de langue, la musicalité des intellectuels aussi adroitement que celle des ouvriers, sans oublier leurs différentes postures, souvent révélatrices. Avec la musique, les costumes et les coiffures, c’est toute une époque qui reprend vie sous nos yeux. Mais c’est également pour la metteuse en scène une manière de prolonger le questionnement de Rouch et Morin sur la capacité de l’art à exprimer la vérité. Pour traduire le monde avec authenticité, le cristalliser sans le trahir, l’évoquer sans le déformer, le théâtre jouirait-il de moyens sans pareils ?

Dans la seconde partie du spectacle, l’action se déplace en 2019, donnant à voir la progression affolante du néolibéralisme. Dans une scène clé, où un chef d’entreprise affronte avec de moins en moins de maîtrise la colère d’un groupe de travailleurs, c’est toute la logique du capitalisme qui se trouve récusée. Pas de doute, la productivité et le profit ont été érigés en dogmes, les notions de besoin et de progrès ont été vidées de leur sens, à l’obsolescence des objets répond celle des êtres. Sous ses airs charmants et artisanaux, avec son savant alliage de nostalgie et d’actualité, le spectacle adresse à notre époque, où la performance est partout et tout le temps, où même le bonheur se mesure en pourcentage, une belle et grande question : qu’est-ce qu’on attend pour être heureux ?

J’abandonne une partie de moi que j’adapte

Mise en scène : Justine Lequette. Une coproduction de Création Studio, du Théâtre National Wallonie-Bruxelles et du Group Nabla. À la Salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 7 septembre.