Une épopée pour nos temps présents

Olivier Kemeid et son grand complice artistique, Sasha Samar
Photo: Catherine Legault Le Devoir Olivier Kemeid et son grand complice artistique, Sasha Samar

Lorsqu’Olivier Kemeid a créé L’Énéide en 2007, le contexte sociopolitique différait passablement. Le sort des réfugiés était un « sujet plutôt lointain » au Québec. L’auteur et metteur en scène avait même dû instruire ses acteurs sur la question. Une pédagogie qui n’est plus nécessaire pour cette production : aujourd’hui, il suffit de suivre l’actualité… Ce récit de l’exode d’un groupe de boat people fuyant la guerre, qui partent en quête d’une terre où s’établir en paix, a pris une nouvelle, et dramatique, résonance.

Pas étonnant, donc, que cette pièce forte, traduite en plusieurs langues, soit jouée régulièrement ailleurs. « Il y a eu une production importante au Théâtre national de Rome il y a deux ans, qui a tourné pas mal et qui a eu tout un impact, parce que l’Italie est touchée de plein fouet par la question de la migration, rapporte le dramaturge. En Allemagne aussi, la pièce a connu plusieurs productions. »

Au départ, Olivier Kemeid ne s’attendait certes pas à ce résultat avec cette Énéide qui renvoie à la fois à l’épopée troyenne de Virgile et à l’immigration de son propre grand-père, après l’incendie du Caire en 1952. « Je pense que je me suis servi de Virgile parce que je craignais d’être trop personnel. Ensuite, j’ai vu que la pièce avait touché toutes sortes de cordes. Puis, hélas, le conflit en Syrie a jeté une nouvelle actualité sur la question des réfugiés. » Face à ce problème intemporel, le créateur constate que l’intolérance, galopante depuis 2001, s’est accrue. « Je dirais qu’en 2007, il y avait une ignorance, parfois, qui était bienveillante. Aujourd’hui, l’ignorance est plutôt malveillante… »

Au-delà du contexte actuel, le directeur du Quat’Sous souhaitait remonter ce texte, « pas vu tant que ça » ici — outre une quinzaine de reprises en 2010 —, et bâtir une troupe soudée, forte, avec dix acteurs qui lui sont chers. Une distribution beaucoup plus diversifiée, sur le plan des origines, qu’à la création. Ce qui témoigne d’un changement social. Mais surtout du fait qu’à l’époque, il avait « besoin d’amener des Québécois de souche sur le terrain des réfugiés. Parce que, justement, on [lui] disait : c’est loin, ces affaires-là ».

Aujourd’hui, l’ignorance est plutôt malveillante…

L’auteur souligne l’ironie de la chose : « En 2007, j’étais le grand spécialiste quand je montais la pièce de l’immigration, à cause de mon grand-père. Aujourd’hui, je suis quasiment un imposteur ! J’ai devant moi des gens qui ont vécu ça… »

Héros moderne

Et Olivier Kemeid n’aurait pas remonté la pièce si Sasha Samar n’avait pas pu incarner Énée. Depuis Les mains, en 2004, c’est sa quatrième collaboration avec ce « grand complice artistique », dont la présence scénique l’impressionne. Le comédien, lui, dit avoir découvert un auteur qui le comprend à demi-mot. « Pour Les mains, j’avais improvisé des soupçons de phrases, mon français n’étant pas très développé alors, raconte Sasha Samar. Mais quand j’ai reçu le texte, les phrases étaient complètes et [reflétaient] ce que je pensais. J’avais trouvé un auteur capable d’[exprimer] mes pensées mieux que moi ! » (rires).

L’Énéide permet de « reprendre ce dialogue » avec l’artiste d’origine ukrainienne, dont Kemeid avait raconté la vie en Union soviétique dans son beau Moi dans les ruines rouges du siècle. Il y a beaucoup de ramifications entre les deux pièces, tels leur protagoniste « traversé par les fracas de l’Histoire » et la relation père-fils.

Même s’il n’a pas vécu de guerre civile, Sasha Samar connaît concrètement l’expérience de traverser, avec sa femme enceinte, une frontière à pied — en 1996, une époque beaucoup plus insouciante aux douanes canadiennes — pour arriver dans un lieu dont il ignorait tout et demander le statut de réfugié. « Je n’ai pas besoin de l’imaginer, ni de trop le jouer. » Et il sait qu’« au bout du compte, c’est la vie. Lorsque tu racontes l’anecdote, après, tout le monde trouve que c’est courageux. Mais toi, tu essayais juste de survivre ».

Le comédien se dit très heureux de jouer « un si grand texte ». D’autant qu’il avait vécu un deuil à la fin des trois ans de tournée de Moi dans les ruines… « Je m’étais dit : plus jamais je ne vais toucher un personnage pareil, si proche et si important dans ma vie. Énée, c’est un cadeau. Encore une fois, je peux vivre cette fébrilité et cette force. »

Un personnage qui porte à la fois une grandeur antique et une profonde humanité. « Sa fragilité lui donne une grande modernité. Son aventure est un chemin de perdition : il perd tout le temps quelqu’un. Et son évolution n’est pas linéaire. Le personnage est très riche, il est parfois très [actif] et parfois carrément absent. »

Une humanité qu’Olivier Kemeid a accentuée, mais qui existait déjà chez le (anti ?) héros originel. « Virgile a été critiqué pour avoir présenté un modèle presque efféminé pour l’époque. Énée pleure sans honte et il y a des moments où il a envie de tout abandonner. Pour moi, ces [personnages] sont des gens ordinaires à qui il arrive des situations extraordinaires. »

Notre histoire

Pour cette reprise, Olivier Kemeid avait envie de laisser toute la place au metteur en scène et de traiter son texte « presque comme un objet ». L’œuvre est donc la même, avec son registre tragique voulant éviter « l’écueil de la complaisance, du misérabilisme », et avec sa permission d’aller aussi dans la comédie.

Qu’est-ce que les créateurs aimeraient que le spectacle provoque ? Qu’en racontant cette histoire le mieux possible, elle amène peut-être les gens à « juger moins vite, répond Samar. Je dis toujours que mon métier d’artiste, c’est d’élargir la conscience des gens ».

« L’un des plus beaux compliments qu’on avait reçus pour Ruines rouges venait de spectateurs québécois qui nous disaient : merci d’avoir raconté notre histoire, ajoute son complice. Cette appropriation était très belle. Je pense que c’est mon vœu le plus cher : que L’Énéide ne raconte pas que l’histoire d’eux — le fameux nous et eux —, mais peut-être aussi, sans que jamais je les nomme, celle des colons français. Ce récit est transposable dans le temps. » La référence mythologique et la distribution bigarrée permettent à la pièce d’échapper à des analogies précises.

Et après Chapitres de la chute, le petit théâtre dirigé par Kemeid accueille une autre épopée portée par le « pouvoir d’évocation des mots ». C’est surtout grâce à l’éclairage que le spectacle créera l’impression de profondeur, dessinera l’immensité de l’horizon. Prouvant à nouveau l’« extraordinaire possibilité » du théâtre. « La condensation physique qu’amène la scène du Quat’Sous crée une osmose entre les acteurs, puisqu’il faut [partager] un petit espace. Mais qu’est-ce que le vivre ensemble, sinon cohabiter dans un même espace ? »

L’Énéide

Texte et mise en scène : Olivier Kemeid. Une coproduction du Quat’Sous et de Trois Tristes Tigres. Du 3 au 28 septembre, au Quat’Sous.