«Tshishikushkueu», la femme des territoires

Natasha Kanapé Fontaine présente son spectacle solo «Tshishikushkueu» à La Chapelle, à Montréal.
Photo: Godefroy Mosry Natasha Kanapé Fontaine présente son spectacle solo «Tshishikushkueu» à La Chapelle, à Montréal.

Dans un décor minimaliste (un cercle rouge faisant office d’aire de jeu au centre de la scène, deux toiles carrées et un rond évoquant le soleil au fond), Natasha Kanapé Fontaine entre en scène, sobrement vêtue de noir. L’ouverture en innu (récitation et chant) donne immédiatement un aspect incantatoire à Tshishikushkueu, le spectacle solo qu’elle présente ces jours-ci à La Chapelle.

Son recueil Bleuets et abricots, publié en 2016, coïncidait avec la nomination toute récente de Jody Wilson-Raybould à titre de ministre de la Justice, qui chapeautait notamment l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées. L’ironie du sort fait en sorte que l’adaptation scénique de ce même recueil coïncide avec l’affaire SNC-Lavalin qui implique Mme Wilson-Raybould (maintenant exclue du Cabinet) et met dans l’embarras Justin Trudeau depuis plusieurs mois… L’espoir de 2016 aurait-il laissé la place à la désillusion en 2019 ?

Au vu de l’actualité, on s’attendrait à assister à une oeuvre de révolte. Ce serait sans compter sur le recueil adapté : Bleuets et abricots est un poème-récit d’amour et de réconciliation, de découverte des origines et de réappropriation du territoire, où la colère est souterraine plutôt que frontale. Natasha Kanapé Fontaine convie le public à assister au parcours d’une femme qui revisite ses origines. Elle y incarne à la fois Tshishikushkueu (« la femme des territoires »), sa propre parole, mais aussi l’héritière de sept générations aujourd’hui oubliées (« ce récit qu’on ne raconte pas », dira-t-elle). Celle qui dit « je pour dire les autres » porte en elle une longue mémoire qui refuse de se taire, comme en témoigne la voix de sa grand-mère entendue çà et là.

Performance

Les éclairages sobres de Tristan-Olivier Breiding et la conception sonore englobante de Simon Riverain viennent appuyer les moments les plus forts du spectacle, notamment lorsque l’artiste, avec un engagement entier, verse dans la performance plutôt que dans le monologue (les chants en innu-aïmun, les rituels ou encore la séquence très forte où Natasha Kanapé Fontaine crie et exulte dans la pénombre, laissant entendre une plainte ancienne).

On pourrait regretter un certain manque de rythme, notamment dans les nombreuses transitions de ce spectacle qui progresse par tableaux, les projections vidéo à la fois trop peu présentes et trop illustratives ou certains déplacements scéniques superflus. Mais ceci n’enlève rien à Tshishikushkueu, qui trouve toute sa force et son erre d’aller dans le dernier tiers. Après avoir placé le public en posture d’observation (assistant à une série de déclamations ou de rituels dont le sens peut parfois le dépasser), Natasha Kanapé Fontaine choisit avec justesse de l’amener à participer à son tour.

Sans jamais forcer la note, Tshishikushkueu fait alors oeuvre d’échange en créant des instants de communion (le partage des bleuets) qui passent parfois par l’exploration d’une culture innue qu’on connaît peu (ou mal), comme le beau moment où tous et toutes sont invités à invoquer Papakassik, le « Maître du caribou », pour le ramener dans notre monde. Il reste de l’espoir, oui, si on veut bien tendre l’oreille.

Tshishikushkueu

Avec et par Natasha Kanapé Fontaine, d’après «Bleuets et abricots». À La Chapelle du 26 août au 7 septembre 2019.