«Deux pièces pour Étienne Pilon»: spectacle pour époque éparpillée

Les spectateurs de «Deux pièces pour Étienne Pilon» n’assistent pas au même show, selon s’ils ont choisi la grande ou la petite Licorne.
Photo: Laurence Dauphinais Les spectateurs de «Deux pièces pour Étienne Pilon» n’assistent pas au même show, selon s’ils ont choisi la grande ou la petite Licorne.

C’est là un singulier objet. Et un exercice de critique d’autant plus délicat qu’on nous invite à ne pas révéler ce qui est d’ordinaire un élément banalement fondamental de l’expérience du spectateur : dans quelle salle on était… Si toute recension est forcément partielle, condamnée à un point de vue subjectif, c’est particulièrement le cas ici. Sauf pour certains segments communs, les spectateurs de Deux pièces pour Étienne Pilon n’assistent pas au même show, selon s’ils ont choisi la grande ou la petite Licorne. J’en suis pour ma part ressortie avec l’impression que le coeur du spectacle, initialement, avait bien lieu dans la salle où j’étais… Mais comment en être sûre ?

Le concept de la pièce, c’est donc de nous forcer à manquer quelque chose, à l’heure du YOLO, où on est douloureusement conscients de toutes les possibilités existantes. À travers son protagoniste tentant de tout accomplir, Jean-Philippe Lehoux s’attaque ici à l’essoufflante course à la performance marquant l’époque actuelle. À cette manière de sauter rapidement d’une expérience nouvelle à l’autre, comme si vivre consistait à cocher des items sur une liste, plutôt qu’à construire quelque chose…

Elle-même se métamorphosant plus ou moins en trois étapes différentes, la pièce illustre dans sa forme même — et c’est son intelligence — cette frénésie de renouveau. La création s’amorce par une conférence parodique, où Étienne Pilon, jouant sur le vrai et le faux, se campe en espèce de coach nouvel âge. Le comédien partage sa méthode pour, rien de moins, atteindre l’immortalité grâce à l’accomplissement des voeux inscrits sur une bucket list très longue. Dans ce « one man show spirituel », celui qui a souffert, l’espace de quelques heures, d’amnésie à court terme, incarne le présentisme effréné de notre époque, tentant de vivre dans un perpétuel instant réinventé, en faisant table rase du passé. Et, sans trop en dévoiler, la dernière partie du spectacle fait place à une tout autre ambiance, semblant vouloir offrir une assise psychologique à la perte identitaire du protagoniste.

Réflexions judicieuses

Dirigé par Charles Dauphinais — qui exploite habilement les potentialités du lieu, le spectacle propose d’abord un parcours. Un dispositif éclaté et ludique, misant sur la surprise. Si les réflexions que la pièce — une commande pour l’auteur-voyageur de Normal — suscite sont judicieuses, le texte en lui-même (par-delà sa nature transformative et sa forme jouant avec les conventions scéniques), les ramifications du récit, m’ont laissée un peu sur ma faim.

Bien appuyé par Pascal Rousseau et Myriam Fournier, Étienne Pilon campe toutefois son double autofictif avec une énergie maniaque. Et avec une bonne dose d’autodérision — raillant sa propension aux rôles tragiques. Le comédien mène le jeu avec aisance et humour, ayant su ainsi composer avec les tracas technologiques qui ont retardé la représentation, lors de la première. Parodie ou pas, il était mûr pour ce (quasi) solo.

Deux pièces pour Étienne Pilon

Texte : Jean-Philippe Lehoux. Mise en scène : Charles Dauphinais. Une production du Théâtre Hors Taxes. Jusqu’au 6 septembre, à La Licorne.