Des sujets brûlants sur scène

Parmi les visages de la rentrée théâtrale, celui de Frédéric Pierre brille, alors qu'il se prépare à jouer dans «Héritage (A Raisin in the Sun)», de Lorraine Hansberry, première pièce d’une Afro-Américaine à être produite à Broadway et repiquée ici par Duceppe.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Parmi les visages de la rentrée théâtrale, celui de Frédéric Pierre brille, alors qu'il se prépare à jouer dans «Héritage (A Raisin in the Sun)», de Lorraine Hansberry, première pièce d’une Afro-Américaine à être produite à Broadway et repiquée ici par Duceppe.

Les questions qui agitent si fort nos sociétés actuellement, identité, migration, diversité, trouvent forcément leur chemin sur nos scènes. Ce n’est ainsi pas un hasard si l’auteur et metteur en scène Olivier Kemeid reprend L’Énéide, son récit de boat people en quête d’une terre d’accueil. Bien accueillie à sa création en 2007, l’épopée est cette fois portée, au Quat’Sous, par une distribution nettement plus diversifiée qu’alors, avec au centre Sasha Samar.

Ce dernier joue aussi dans Migraaaants, où l’écrivain franco-roumain Mateï Visniec traite des thèmes brûlants des réfugiés qui tentent de poser pied en Europe et de la peur de l’autre. Une nouvelle venue, Margarita Herrera, monte au Prospero Intime cette pièce récente du puissant auteur de La femme comme champ de bataille.

Trois ans après une première pièce bien accueillie (Coco), Nathalie Doummar revient à la Petite Licorne avec un texte explorant la crise existentielle d’une jeune Québécoise d’origine égyptienne, déchirée entre les valeurs des deux cultures. Sissi est porté à la scène par Marie-Ève Milot (Chienne(s)).

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Avec «Sissi», Nathalie Doummar explore la crise existentielle d’une jeune Québécoise d’origine égyptienne, déchirée entre les valeurs des deux cultures.

Cette saison automnale se distingue aussi par une rare occasion d’entendre les voix de deux femmes noires dans des institutions francophones. La compagnie Jean Duceppe ouvre sa saison avec Héritage (A Raisin in the Sun), de Lorraine Hansberry, qui a fait l’Histoire en 1959 en étant la première pièce d’une Afro-Américaine à être produite à Broadway. Mike Payette dirige ce portrait d’une famille noire pauvre de Chicago qui rêve d’un avenir meilleur dans une Amérique injuste. Avec notamment Frédéric Pierre et Mireille Métellus.

À l’Espace Go, le Théâtre de l’Opsis lance son « Cycle des territoires féminins » en présentant, pour la première fois ici (sauf erreur), une pièce de la Française Marie NDiaye, auteure du goncourisé Trois femmes puissantes. Les serpents met en place un inquiétant règlement de comptes familial.

Engagement et politique

En cet automne électoral, la chose politique, au sens large, tient aussi une place notable sur les scènes montréalaises. À commencer par le singulier projet démocratique mené par Christian Lapointe. Après une création au Festival TransAmériques, Constituons ! rend compte de cette écriture de la Constitution québécoise au Théâtre d’Aujourd’hui.

Avec Le poids des fourmis, David Paquet traite d’engagement citoyen, mais à travers le récit d’une élection scolaire. Pour cette « farce politique » créée par le Théâtre Bluff à Fred-Barry, le dramaturge retrouve son metteur en scène du scintillant Le brasier, Philippe Cyr.

L’engagement dont il est question dans Éden, créé à la salle Jean-Claude-Germain, serait plutôt de nature intime. Mais Pascal Brullemans (Beauté, chaleur et mort) s’intéresse aussi à la transformation, sur deux décennies, de « l’identité québécoise chambardée par l’actualité politique ». Avec un vrai couple sur scène (Émilie Gilbert et Justin Laramée).

Adaptations de romans

Sylvie Drapeau est à la fois auteure et co-interprète de Fleuve, une transposition de sa tétralogie de romans autobiographiques. La création marque aussi l’entrée de la metteuse en scène Angela Konrad au théâtre du Nouveau Monde et les premiers pas sur les planches de Karelle Tremblay (La disparition des lucioles).

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Sylvie Drapeau est à la fois auteure et co-interprète de Fleuve, une transposition de sa tétralogie de romans autobiographiques.

Chez Denise-Pelletier, Guillaume Corbeil (Unité modèle) s’attaque à l’un des classiques de la dystopie : Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley. Simon Lacroix et Kathleen Fortin, entre autres, porteront ce récit anticipatif mis en scène par Frédéric Blanchette.

On connaît le Français Julien Gosselin pour son adaptation de Michel Houellebecq (Les particules élémentaires, vu au FTA). Avec Le marteau et la faucille, monologue tiré de son spectacle-fleuve créé au Festival d’Avignon 2018, le metteur en scène transpose l’Américain Don DeLillo. À l’Usine C.

Héroïnes adolescentes

Au Quat’Sous, Le ravissement orchestre les retrouvailles attendues d’Étienne Lepage avec Claude Poissant, celui qui avait mis en scène sa pièce inaugurale, Rouge Gueule, en 2009. L’incisif dramaturge s’intéresse cette fois à une protagoniste de 18 ans qui cherche à être elle-même dans une société répressive.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Noémie O’Farrell sera de la pièce «Les louves», qui rend compte de la brutalité du passage à l’âge adulte à l’ère des réseaux sociaux.

Après Quartett, la metteuse en scène Solène Paré poursuit sa résidence à l’Espace GO en faisant découvrir Les louves, une pièce qui rendrait compte de la « brutalité du passage à l’âge adulte à l’ère des réseaux sociaux ». Créée « Off-Broadway » en 2016, la comédie noire encensée de l’Américaine Sarah DeLappe réunit neuf millénariales se préparant pour une compétition de soccer. Avec entre autres Noémie O’Farrell, Claudia Chan Tak et Alice Moreault.

Répertoire rare

Même si l’Espace libre est en rénovations, les codirecteurs du Nouveau Théâtre Expérimental ne chôment pas. En fait, avec la production Knock ou le Triomphe de la médecine, de Jules Romains, c’est un peu comme si leur esprit irrévérencieux était transporté au TNM. Daniel Brière met en scène la fameuse comédie de 1923, tandis qu’Alexis Martin campe le docteur escroc.

Après les costauds L’idiot et Chapitres de la chute, Catherine Vidal pose cette fois sa griffe sur une comédie de Carlo Goldoni. Monté chez Denise-Pelletier, Les amoureux tourne autour de la relation tumultueuse d’un jeune couple (Maxime Genois et la lumineuse Catherine Chabot).

Seuls en scène

Le théâtre La Chapelle accueille trois solos prometteurs. Pour Tshishikushkueu, la poète Natasha Kanapé Fontaine transpose son recueil Bleuets et abricots en y mariant slam, chant, théâtre et performance. Après Neuf, Mani Soleymanlou retourne aux sources. Avec Zéro, il renoue avec la solitude scénique de son spectacle initial de 2011, Un, mais à travers un objet « singulier », campé en trois temps et lieux différents.

Dans Numain, l’iconoclaste Stéphane Crête ne sera pas tout à fait seul ; en fait, l’auteur de Mauvais goût partage la scène avec… une poupée de silicone afin d’explorer « solitude, violence et désir ».

Parlant de marionnettes non destinées aux enfants, l’excellent créateur canadien Ronnie Burkett est de retour au théâtre Centaur, pour dévoiler Little Dickens, son adaptation du Conte de Noël.

Est-ce ainsi que les vieillards vivent ?

Après Christine Beaulieu et sa réussite J’aime Hydro, la compagnie Porte Parole confie une nouvelle enquête à un auteur en résidence : François Grisé. À la suite d’un séjour dans une résidence privée pour aînés, le comédien quadragénaire nous met devant cet univers imposé aux personnes âgées. Alexandre Fecteau, un habitué du théâtre documentaire (Hôtel-Dieu), dirige ce prometteur Tout inclus à La Licorne.