Apprivoiser ses craintes avec «Henri Barbeau»

Fier de ses dessins, Henri Barbeau n’accepte toutefois pas de se tromper, de colorier un peu à l’extérieur des marges ou de faire des barbeaux. D’où son nom.
Photo: Amélie Bélanger Fier de ses dessins, Henri Barbeau n’accepte toutefois pas de se tromper, de colorier un peu à l’extérieur des marges ou de faire des barbeaux. D’où son nom.

Au début du XXe siècle, Henri Barbeau occupe ses temps libres à dessiner le monde qui l’entoure. À l’instar de son père, peintre célèbre, et de sa défunte mère, inventrice renommée, le garçon aimerait exceller, être reconnu, mais du haut de ses quelque 6-7 ans, il croit pouvoir y arriver sans erreurs. C’est ainsi que, à l’intérieur de l’autobus scolaire réinventé, transformé en petit théâtre, Caroline Gendron, fondatrice et directrice de la compagnie Tortue Berlue, quitte virtuellement le parc Benny dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce à Montréal pour un voyage au coeur de soi.

Après avoir été accueillis à l’extérieur par la marionnette vedette du théâtre, enfants et parents sont conviés à entrer dans cet autobus qui regorge de créativité. Dans ce lieu mythique associé à l’enfance, des bancs sans dossier sont disposés de chaque côté d’une allée centrale. Les fenêtres sont recouvertes d’un décor mobile, représentant ici une bibliothèque. Puis, tout au bout, bien éclairée, est installée une scène sur laquelle Caroline Gendron manipule ses marionnettes, fait corps avec elles tout en assurant la narration, les dialogues et endossant quelques personnages notamment le père du héros. Et, c’est ainsi, dans ce décor feutré et enveloppant que les bambins se laissent porter par l’histoire d’Henri Barbeau qui leur ressemble sans doute beaucoup.

Fier de ses dessins, il n’accepte toutefois pas de se tromper, de colorier un peu à l’extérieur des marges ou de faire des barbeaux. D’où son nom. Jetant une après l’autre ses oeuvres ratées, celles-ci prennent vie et reviennent le hanter.

La mise en scène soignée assurée par Fabien Fauteux appuie avec finesse cette histoire bien contemporaine. Plusieurs détails assurent la magie du théâtre, notamment une projection sur laquelle les enfants peuvent voir les ratures qu’Henri fait dans son immense cahier. Puis, les barbeaux deviennent marionnettes, amas de fils entortillés, et envahissent littéralement le garçon. La colère et la peine du petit trouvent d’ailleurs écho tout autour des spectateurs. Il faut voir notamment ces nuages de coton décorés de lumières clignotantes qui glissent sur des rails au-dessus de nos têtes alors que le bruit d’un orage se fait entendre. Musique, et chansons ajoutent enfin à cette expérience.

Immersion totale

Théâtre d’objets et de marionnettes, Tortue Berlue offre avec Henri Barbeau un conte sensible, porté par un personnage attachant, un garçon aux émotions bien vives et identifiables. Si l’esprit de performance sous-tend le parcours du héros, la justesse du jeu, la richesse créative de la mise en scène et l’intelligence du texte — écrit par Fabien Fauteux — évitent le piège du conte moralisateur.

À la manière d’Ubus Théâtre, fondé par Agnès Zacharie en 2004, Caroline Gendron offre ainsi avec Tortue Berlue une véritable immersion au coeur de l’univers théâtral. Conduisant elle-même son véhicule, elle prend la route, hiver comme été, et va à la rencontre des enfants, là où ils sont. Dans les écoles beaucoup, mais aussi dans les parcs d’un bout à l’autre de la province et même plus loin. Elle rêve d’ailleurs de faire le voyage en bateau, jusqu’en Europe. L’aventure est à suivre.

Henri Barbeau

Texte et mise en scène de Fabien Fauteux. Avec en alternance Caroline Gendron et Geneviève Besnier. Une production du Théâtre Tortue Berlue. Au parc Frédéric-Bach à Montréal, le 18 août ; à Berthierville, le 20 août et en tournée jusqu’à la fin de l’été 2020.