Cauchemar dystopique

Pierre Terzian a imaginé une société où certaines personnes choisies par le gouvernement reçoivent un «menekma» (dérivé du terme «ménechmes», un synonyme de sosie), une réplique d’elles-mêmes.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Pierre Terzian a imaginé une société où certaines personnes choisies par le gouvernement reçoivent un «menekma» (dérivé du terme «ménechmes», un synonyme de sosie), une réplique d’elles-mêmes.

Je ne vous apprends rien : notre époque est un terreau fertile pour la fiction dystopique.

Pour Pierre Terzian, qui crée Menekmaau ZH Festival le 15 août, cette popularité des récits d’anticipation inquiétants n’est pas un hasard. Même si le créateur note par ailleurs que la peur de la fin du monde revient de manière cyclique en Occident, il montre du doigt le manque d’horizon politique, les perspectives climatiques. « Je pense que c’est lié au fait qu’on est dans des temps assez cauchemardesques. » L’omniprésence de la technologie et de la logique capitaliste aurait aussi créé « un isolement des êtres, une incapacité de se réunir et donc de souffrir ensemble. C’est ce que j’aimerais faire avec ce spectacle : qu’au moins, on prenne un temps pour se dire qu’on souffre tous de la même manière ! » (rires)

Écrivain et metteur en scène, Terzian a aussi développé une expertise en théâtre d’intervention sociale, qu’il a beaucoup pratiqué en France. Établi à Montréal depuis 2012, il présente notamment un laboratoire de théâtre politique à l’École nationale de théâtre (ENT). C’est justement la rencontre avec l’un de ses étudiants qui a donné l’impulsion de départ de Menekma, sa première pièce présentée ici. En Mario Laframboise, il a découvert un acteur « absolument étonnant, une bibitte rare ». « Il porte une fantaisie, une fragilité et, puisqu’il est auteur, il est toujours inventif, changeant, donc très surprenant dans son jeu. J’ai découvert ensuite qu’il avait un frère jumeau. »

De là a germé l’idée d’un double robotique. « Je ne suis pas du tout un spécialiste de science-fiction. Mais la dimension dystopique vient de l’étrangeté de la gémellité. Les deux frères l’un à côté de l’autre, c’était exceptionnel comme potentiel esthétique. »

Pierre Terzian a donc imaginé une société où certaines personnes choisies par le gouvernement reçoivent un menekma (dérivé du terme « ménechmes », un synonyme de sosie), une réplique d’elles-mêmes. Sauf que le jumeau, Mathieu Laframboise, ne pourra finalement pas jouer dans le spectacle, en raison de problèmes de santé. Il a été remplacé par un étudiant de l’ENT, Fabrice Girard, « un autre acteur très étrange », qui partage de grandes similitudes avec son co-interprète.

Mon rêve, c’est de mettre en scène un cauchemar. Comment fait-on au théâtre pour basculer dans un état de perception où on ne sait plus exactement si c’est la réalité ?

Cet imprévu a modifié un peu le synopsis de la création, « mais pas tant que ça », assure l’auteur. Au lieu d’une copie identique, le protagoniste accueille chez lui un être robotique qui s’avère être une projection fantasmée de lui-même. « Est-ce lui qui a produit cette image ou est-ce qu’elle lui a été imposée par la technologie ? Il y a là un vertige fantastique. Mais dans l’esprit du jeune homme, le menekma est un être qu’il aurait peut-être aimé devenir. »

Si bien qu’il va accepter de lui transmettre, de « télécharger » en lui à l’aide d’une connexion physique, ses propres connaissances. Au risque, sans trop dévoiler le punch, d’une « absorption de l’identité » dont on ne peut être certain si elle est réelle ou de l’ordre de la folie…

Finalement, les références de ce spectacle proche d’un « trouble kafkaïen » renvoient un peu moins à la technologie et davantage à une tradition littéraire du double et du « moi rêvé ».

Fidèle à sa veine engagée, Pierre Terzian a par contre voulu que le message de cette fable politique soit clair. L’artiste né en 1979 y met en question l’intrusion de la technologie et de la logique marchande dans des territoires qui étaient auparavant de l’ordre de l’intime. « C’est quand même une violence pour ma génération et [celles plus âgées] : c’est venu complètement modifier les rapports sociaux. Et notre rapport au temps, aux autres, à la performance, à notre propre image. On a finalement très peu résisté, très peu remis en question cette avancée-là. »

Individu vulnérable, le protagoniste de Menekma a du mal à trouver sa place dans cette société dystopique prônant la perfection physique. C’est précisément à cause de ses failles qu’on lui envoie ce robot, version améliorée de lui. « De là cette question : est-on capable de s’accepter en tant qu’être humain ? »

Ludisme

S’il met donc en cause le transhumanisme et sa quête de perfectionnement de l’être humain, ce spectacle « très accessible » s’intéresse davantage aux émotions et à l’esthétique qu’à la dimension théorique. « Mon rêve, c’est de mettre en scène un cauchemar », résume Pierre Terzian. Cet admirateur des cinéastes David Lynch et David Cronenberg se demande comment établir sur scène ce genre d’univers. « Comment fait-on au théâtre pour basculer dans un état de perception où on ne sait plus exactement si c’est la réalité ? »

Il énumère trois moyens : le paysage sonore, la langue (élaboré d’abord à travers des improvisations, puis beaucoup de réécriture, le langage porte l’univers dystopique) et le jeu. « Il faut que les corps portent cette transition entre la réalité et le cauchemar, parce qu’on n’a pas un budget énorme. »

Menekma repose sur la complicité entre deux comédiens « très divertissants, très physiques, incarnés » : « c’est comme un combat de boxe ». La dimension ludique du spectacle tient à un récit donnant à voir l’apprentissage du double, qui débarque aussi ignorant et muet qu’un bébé. Ou qu’un ordinateur vierge à formater. Cette éducation du cyborg pose « un sacré défi à l’interprète parce qu’il va jouer physiquement comment l’être robotique devient humain. Et [meilleur] qu’un être humain, au bout du compte ».

Devant cette trame, on pense bien sûr à ces avatars qu’on se crée sur Internet, versions améliorées de nos vies. Pierre Terzian, qui enseigne également le théâtre au Centre jeunesse de Montréal auprès d’adolescents en difficulté, constate que, dans cet espace où ils sont constamment confrontés à la performance des autres, « ils se sentent encore plus exclus que dans le vrai monde, finalement. C’est une double exclusion qu’on a créée. Je pense que c’est là aussi la dimension politique du spectacle : c’est une sorte de chant à la gloire de nos faiblesses, de nos limites. Et de leur acceptation ».

Menekma

Texte et mise en scène : Pierre Terzian. Interprètes : Mario Laframboise et Fabrice Girard. À la Maison de la culture Maisonneuve, le 15 août.