La fin de l’incandescence spectaculaire

Pratiquement tous les diffuseurs en théâtre et en danse ont un parc d’éclairages où se retrouvent nombre de PAR.
Illustration: Laurianne Poirier Pratiquement tous les diffuseurs en théâtre et en danse ont un parc d’éclairages où se retrouvent nombre de PAR.

Les bons vieux spots de théâtre PAR sont en voie de disparition, car leurs ampoules à incandescence — aussi dites « au tungstène » — sont désormais pratiquement introuvables en Amérique du Nord. Le PAR serait la première de ces lampes à incandescence à subir sa fin annoncée. Lumière sur un passage à un nouvel éclairage qui n’est pas sans conséquence sur les plans artistiques, techniques et financiers.

Si vous pensez à un spot de théâtre, les chances sont fortes pour que vous imaginiez un bon vieux PARCAN. Un PAR, pour les intimes : « projecteurs à réflecteur parabolique en aluminium (Parabolic Aluminized Reflector) ». Lampes par excellence du rock’n’roll et des effets flashs, adoptées ensuite par la danse, le théâtre et l’opéra pour la maniabilité des textures et la fine intimité des ambiances qu’elles peuvent créer, les PAR 64, monstres sacrés de l’éclairage, sont en voie de lente disparition.

La production d’ampoules, discontinuée aux États-Unis, en rend le remplacement ardu, presque déjà impossible. Conséquence ? De nombreux théâtres doivent modifier à moyen terme leurs parcs d’éclairage, souvent à forts coûts, pour laisser plus de place à la diode électroluminescente (DEL). Une technologie autre, qui produit une lumière également autre, et qui se travaille différemment. La création d’éclairages doit donc se penser autrement.

C’est une note de service du fabricant d’éclairages OSRAM Sylvana qui a sonné en avril le début de la fin. La compagnie y annonçait discontinuer la production de la famille de ses lampes PAR. General Electric et Philips n’en fournissent plus non plus. « Le problème », note Monique Corbeil, de l’organisme Réunir le milieu canadien des technologies scénographiques (CITT), « c’est qu’il ne reste pratiquement plus que des fournisseurs en Chine et à Taïwan, et la qualité est loin d’être la même ». C’est cette fin de production qui accélère le passage aux lampes DEL.

Illustration: Laurianne Poirier

« On a déjà vécu des révolutions importantes en éclairage, comme celle-là », rappelle l’éclairagiste Julie Basse, qui met en lumière autant les mises en scène de Félix-Antoine Boutin que les shows des Dead Obies ou des portions du parcours Vallea Lumina pour Moment Factory. « Quand les théâtres sont passés des lampes à l’huile à l’éclairage au gaz, il a fallu 10 ans pour stabiliser la technologie et voir les conséquences. Ça a fini par influencer même le jeu des comédiens, qui ont pu se mettre à projeter moins. Je reste optimiste. On perd d’un côté, mais on va gagner autre chose. » Car c’est en théâtre, en danse et en opéra que les conséquences semblent être les plus grandes.

Les avantages des diodes

En exposition, pas de problème. Que des avantages, même, à passer à la DEL, qui « dégage peu ou pas de chaleur », explique Richard Gagnier, chef de la restauration au Musée des beaux-arts de Montréal. « C’est un avantage pour la conservation, la chaleur ayant un pouvoir de dégradation. On peut aussi maintenant imaginer placer des lampes DEL dans l’enceinte des vitrines, et minimiser les ombres sur les objets causés par les arêtes des cloches des vitrines quand l’éclairage provient de l’extérieur de ce volume. Enfin, ces équipements ont tendance à se présenter de manière réduite et plus fine en volume et en forme, autre avantage en muséographie et en présentation, qui minimise l’obstruction, en plus de créer des faisceaux très restreints. »

En cinéma également, le dégagement de chaleur moindre et la portabilité des lampes DEL sont de grands avantages. « La DEL a vraiment changé la façon dont on travaille », précise Ronald Plante, directeur photo de Monsieur Lazhar, 19-2 comme des productions américaines de Philippe Falardeau (The Good Lie) ou Jean-Marc Vallée (Sharp Objects). « Ce sont des lumières très performantes. Tu peux les programmer, les faire fonctionner à batteries, avec ton téléphone ou ton iPad. C’est extraordinaire. Ça consomme très peu d’électricité, alors qu’historiquement, les lumières consommaient beaucoup, prenaient des génératrices sur les plateaux. Ça venait chaud. C’est certain qu’on n’arrive pas encore à la couleur tungstène, mais c’est très performant. »

Car le propre de l’incandescent, c’est que plus son intensité est faible, plus sa couleur est chaude ; là où la DEL a une tendance à rester crue, froide, sauf quand on parle des meilleures diodes — et, pour l’instant, des plus chères. « L’équipement haut de gamme de cinéma, c’est bien foutu ; ça coûte, mais ça marche très bien. » Celui qui continue encore à utiliser de l’incandescent ici et là cerne peut-être le problème : l’argent. Car la danse et le théâtre n’ont pas les mêmes moyens financiers. Pour eux, le PAR est difficilement remplaçable, ne serait-ce que parce qu’il était très économique.

Mathématique des lumières

« Grosso modo, une ampoule PAR vaut entre 30 et 50 $, avec une durée de vie de 2000 heures », explique le directeur technique au théâtre Gilles-Vigneault de Saint-Jérôme, Stéphane Jolicœur, dont les deux cinquièmes du parc d’éclairage sont constitués de PAR. « Pour un théâtre comme le nôtre, qui fait à peu près 200 représentations par année, ça veut dire qu’une ampoule est bonne pour deux ans. Un Américain, il y a quelques années, a inventé un “Rétrofit-DEL”, qui permet de visser une DEL dans la structure de PAR : on parle de coûts variant entre 90 à 300 $ par lampe. Et ça gradue comme un mal de ventre. Pour un show rock’n’roll où ça flashe, pas de problème. Pour la danse, le théâtre, l’opéra, où tout est en subtilité, c’est pas winner. »

M. Jolicœur poursuit le calcul : une unité complète PAR traditionnelle, y compris fil, connecteur et tout le nécessaire pour fonctionner, vaut à peu près 250 $. « L’équivalent par un PAR DEL coûte à peu près 800 ou 900 $, avec une possibilité de gradation de chnoute. Si tu veux un PAR DEL qui gradue bien, sur la coche, on parle de 3000 $ à 4000 $ la fixture. Sur 40 lampes, ça fait un joyeux montant. » Par contre, les plus grandes possibilités des DEL de cette qualité (couleurs, zoom, etc.) font qu’on a besoin de moins de DEL, au final, pour faire le même type d’éclairages.

Le concepteur lumière Cédric Delorme-Bouchard renchérit. Pratiquement tous les diffuseurs en théâtre et en danse ont un parc d’éclairages où se retrouvent nombre de PAR. Les plus prévenants ont cumulé des ampoules de rechange pour les cinq prochaines années, ou ont déjà entamé la transition vers les DEL. Mais d’autres « vont terminer leur stock d’ampoules, et n’auront pas le choix ensuite de racheter de nouvelles lampes. C’est une importante mise à jour, qui demande une bonne part de budget. Les théâtres ne roulent déjà pas sur l’or, ils n’ont pas besoin d’une décision comme ça qui vient des fabricants et qu’ils sont obligés de suivre ».

Patrimoine canadien subventionne bien, par le Fonds du Canada pour les espaces culturels, l’acquisition d’équipements spécialisés pour tous les musées, théâtres, centres d’art du pays. Budget annuel : 54 millions. Mais nos questions à propos de cette transition, et la manière dont le ministère l’envisage, sont restées sans réponse.

L’irremplaçable intimité de l’incandescence

L’Agora de la danse, elle, s’inquiète de la situation. « Je ne suis pas sûr qu’on a ce qu’il faut pour les deux prochaines années, indique le directeur technique responsable des infrastructures, Martin Bisson. Ça fait court pour trouver ce que, comme théâtre de création, on veut offrir aux concepteurs d’éclairages comme choix de rechange. » Les solutions ? Ici aussi, on considère que le Rétrofit-DEL est « moins coûteux que d’acheter un appareil DEL neuf », calcule le directeur technique Alex Larrègle. « Ça nous permettrait de garder l’ensemble de notre parc. On jetterait pas du métal, complète M. Bisson. Mais ça reste de la solution laboratoire, qu’il faut tester avec des éclairagistes. »

C’est une importante mise à jour, qui demande une bonne part de budget. Les théâtres ne roulent déjà pas sur l’or, ils n’ont pas besoin d’une décision comme ça qui vient des fabricants et qu’ils sont obligés de suivre.

Le PAR, gradué faiblement, reste irremplaçable aux yeux de l’Agora de la danse. « Il y a une chaleur, une atmosphère plus englobante, une intimité et une proximité avec le public qu’on n’arrive pas encore à avoir avec une autre lampe », estime M. Larrègle. « Je me demande si la disparition du PAR n’est pas particulièrement douloureuse en danse contemporaine, où on travaille sur de petits plateaux, avec une attention aux détails, aux états de corps, à une intimité avec le public… » fait remarquer la commissaire de l’Agora, Frédérique Doyon.

Une vision qu’entérine l’éclairagiste Julie Basse. Le PAR, comme objet, a aussi sa valeur, selon Cédric Delorme-Bouchard. « C’est la lampe que le spectateur connaît le plus, relativement architecturale, volumineuse, visible, assez marquée. On a l’habitude de la voir sur scène, depuis très longtemps. » Et même de la voir utilisée en scénographie. Pour le Macbeth d’Angela Konrad, l’éclairagiste a ainsi suspendu un PAR au-dessus de la scène, qui se balançait. « Pour ça, je ne saurais pas par quoi le remplacer. Il n’y a pas d’équivalent visuel. »

Chaque théâtre actuellement cherche et choisit ses solutions en solo. Y aura-t-il des problèmes ensuite pour les tournées ? « Comment s’assurer qu’une conception va pouvoir aller à Sept-Îles, à Toronto, dans les Maisons de la culture ? demandent les directeurs techniques de l’Agora. Faudrait-il une orientation nationale ? Faire des tests en commun ? » Cédric Delorme-Bouchard donne en exemple sa conception pour le Dance Me des Ballets jazz de Montréal, qui utilisaient carrément « un mur de PAR » en fond de scène, et qu’il vient de rajuster afin que la tournée se poursuive, dans des théâtres, en Europe aussi, où les PAR se retrouvent de moins en moins.

« On ne va pas en mourir. Mais c’est tout de même comme si, dessinateur, sur les 50 crayons de couleur que tu utilises, on t’en enlevait un. » Et si, comme certains prédisent, ce sont toutes les ampoules incandescentes qui disparaissent d’ici quelques années ? « Là, ça serait plutôt comme si on te laissait seulement cinq crayons dans la boîte… » illustre le créateur.

Lumière pour les nuls

Le concepteur lumière, metteur en scène et scénographe Cédric Delorme-Bouchard a bien voulu vulgariser pour Le Devoir les principales sources de lumière utilisées en art.

L’ampoule incandescente est cette bonne vieille ampoule qu’on associe à Edison, au centre de laquelle on voit un filament de tungstène qui, chauffé, produit une lumière blanche et chaude. Pour la colorer, un filtre — un gel — est posé devant la lentille et soustrait des longueurs d’onde. « Si je mets un filtre rouge, je bloque tout sauf le rouge ; et la lumière sera plus faible que la lumière de base. » Cette ampoule ne reçoit qu’une information : le courant électrique, et ses gradations.

La diode électroluminescente est une diode miniature qui produit une couleur normalement pure. « Le bleu, le vert, le rouge sont produits à même la diode, et une certaine association crée un blanc pur. Ce sont, si on vulgarise, de petits points de couleurs qui travaillent ensemble pour produire la lumière. Toutes les couleurs donc sont à même la diode. La diode a besoin pour fonctionner d’information qui passe par l’informatique. »

Les DEL demandent ainsi davantage d’expertise pour être réparées, puisqu’elles sont informatisées, et parfois aussi robotisées. Plusieurs intervenants ont aussi mentionné que ces lampes étaient plus fragiles.

En Europe

La Commission européenne a proposé une série de réglementations sur l’éclairage, à des fins écologiques, règlements qui s’appliqueraient à partir de septembre 2020. Depuis, le débat fait rage dans le monde du divertissement, du spectacle et de l’art, qui estime que les effets seraient dramatiques sur l’équipement, mais aussi sur la production artistique. Plusieurs exemptions ont déjà été adoptées, mais la réflexion et la discussion se poursuivent.