ZH Festival: on est tous le méchant de quelqu’un

À l’origine de la création «La faune locale: chroniques de la méchanceté ordinaire», il y a cette réflexion de la comédienne et scénariste Stéphanie Labbé à propos de «tout ce qu’on fait de méchant parce que c’est nécessaire et que ça nous rend plus performants».
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir À l’origine de la création «La faune locale: chroniques de la méchanceté ordinaire», il y a cette réflexion de la comédienne et scénariste Stéphanie Labbé à propos de «tout ce qu’on fait de méchant parce que c’est nécessaire et que ça nous rend plus performants».

Sa pièce précédente, l’attachante Il faudra bien qu’un jour, explorait le plus fort des sentiments : l’amour parental. Avec sa nouvelle comédie dramatique, Stéphanie Labbé effectue un virage à 180 degrés. Mise en lecture au ZH Festival, La faune locale : chroniques de la méchanceté ordinaire épingle plutôt nos cruautés quotidiennes.

La comédienne, qu’on a vue notamment dans les pièces Pervers et Constellations à La Licorne, a terminé en 2014 une formation en scénarisation télé à l’Institut national de l’image et du son. « Le dialogue est mon dada, explique-t-elle. C’est pourquoi je fais du théâtre aussi. » Et l’écriture permet à l’actrice, trop dépendante des offres, d’avoir un peu d’emprise sur ce qu’elle fait. Sur ce qu’elle dit, aussi. « Comme interprète, on n’a pas beaucoup de contrôle. » La scénariste s’affaire actuellement à développer des projets télévisuels avec des boîtes de production. « C’est un métier qui demande énormément de persévérance. Il ne faut pas se décourager : on peut travailler pendant trois ans sur un projet, et finalement, on tire la plogue. Le théâtre permet de travailler plus rapidement avec les acteurs. Et la première fois qu’on voit vivre ses personnages, c’est extraordinaire. » Elle vante d’ailleurs ses camarades de La faune locale : Josée Deschênes, Éric Cabana, Sylvie De Morais-Nogueira, Yannick Chapdelaine, Alexandre Fortin.

On ne parle pas beaucoup d’apprendre à nos enfants à être tendres avec ceux qui les entourent. On veut qu’ils soient performants, bons à l’école, polis. Mais la gentillesse n’est pas valorisée.

En 2010, Stéphanie Labbé avait tenté une première pièce, Super poulet. Elle s’esclaffe à l’évocation de ce texte inaugural, « très maladroit ». « J’ai appris énormément depuis. Mais je suis sortie un peu traumatisée de cette expérience. Parce que je n’étais pas satisfaite [du résultat], et les critiques n’ont pas été très bonnes, avec raison. Alors, ça m’a pris bien du temps pour réécrire après ça. »

Ce sera Il faudra bien qu’un jour, un face à face mère-fille inspiré par la naissance de son fils. La courte pièce, présentée en formule 5 à 7 dans la salle de répétition de La Licorne, au printemps 2018, puis reprise par la compagnie Jean Duceppe, lui a redonné le goût d’écrire pour la scène. Un véhicule qui convient parfois mieux à ce que l’auteure désire aborder. « Étrangement, lorsque j’écris pour la télé, les personnages et l’histoire me viennent en premier. Tandis que lorsque j’écris du théâtre, c’est le thème, le propos. »

Égocentrisme

La faune locale : chroniques de la méchanceté ordinaire tire son origine d’une anecdote personnelle. Cadre dans une usine, le chum de Stéphanie Labbé a été chargé de congédier des employés en suivant un protocole rigoureux, mais « tellement » peu compatissant, avant de se faire lui-même virer deux mois plus tard…

Devant ce processus destructeur, mais considéré comme légitime, l’auteure s’est mise à réfléchir à « tout ce qu’on fait de méchant parce que c’est nécessaire, que ça nous rend plus performants. Parce que ça sert nos intérêts, dans un monde où ils sont très centrés sur nous et notre famille. Puisqu’on va mourir un jour, on veut être heureux d’ici là. Tout ce qu’on fait [vise] ça. Et si en passant, on fait du mal à des gens, c’est le système qui le veut… Sur les plans personnel et professionnel, on est tous le méchant de quelqu’un. C’est ma question : est-ce que l’être humain se déshumanise à force de vouloir être heureux ? »

Cette méchanceté prend surtout le visage de l’égocentrisme dans sa pièce. Elle résulte d’un monde très axé sur la performance. « Je pense que la société, qui va à toute vitesse, nous rend parfois monstrueux les uns envers les autres. Et plus je vieillis, plus je trouve que le temps passe vite. Alors, on se demande combien de temps il nous reste pour être heureux. Certains de mes personnages sont obsédés par cette question. »

Ceux-ci, trois couples de petits bourgeois, ne sont pourtant pas des monstres ou des psychopathes, insiste-t-elle. Juste des êtres normaux, qui ne veulent pas être cruels, mais que leur désir d’atteindre leurs objectifs personnels amène parfois à être « horribles » avec autrui. « Les gens altruistes sont rares », note l’auteure. Sa faune illustre ce qu‘elle observe, cette classe moyenne à laquelle elle appartient et dont elle ne s’exclut pas. « Je parle de gens qui ont le luxe de se poser ces questions sur le bonheur parce qu’ils n’ont pas à se demander comment payer leur loyer. » Sa réflexion passe toutefois par la comédie. L’humour rend un texte plus digeste, mais aussi plus vrai, croit-elle.

Dans un texte d’intention envoyé au festival, Stéphanie Labbé écrivait aspirer « naïvement à contribuer à réhabiliter la gentillesse ». « On ne parle pas beaucoup d’apprendre à nos enfants à être tendres avec ceux qui les entourent. On veut qu’ils soient performants, bons à l’école, polis. Mais la gentillesse n’est pas valorisée. [On veut] qu’ils soient capables de se défendre ! On les prend pour des naïfs, les gentils. »

Après les représentations d’Il faudra bien qu’un jour, plusieurs spectateurs avaient réagi par un désir d’appeler leur mère pour lui signifier leur amour. L’auteure ne détesterait pas que sa nouvelle pièce crée un effet similaire, une envie de faire preuve de gentillesse avec notre entourage. « C’est quand même un beau métier, de pouvoir réussir à [inspirer] cela. »

La faune locale : chroniques de la méchanceté ordinaire

Texte et interprétation : Stéphanie Labbé. Conseiller dramaturgique : Guillaume Corbeil. Mise en lecture : Reynald Robinson. Le 7 août, à la Maison de la culture Maisonneuve.