S’écouter, se serrer les coudes

Joueuse étoile de la Ligue nationale d’improvisation depuis 20 ans, Salomé Corbo ne s’est jamais lassée de se lancer dans le vide.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Joueuse étoile de la Ligue nationale d’improvisation depuis 20 ans, Salomé Corbo ne s’est jamais lassée de se lancer dans le vide.

Au-delà de la splendeur des soirs de première et de l’euphorie des émissions de variétés, le métier d’acteur en est un comme les autres, avec sa part de tâches banales qui relèvent souvent de la modestie de l’artisan. Le Devoir lève le voile sur certains aspects méconnus du quotidien de ceux et de celles qui ont pour profession de se glisser dans la peau des autres. Aujourd’hui, l’improvisation, démarche théâtrale aux périls et plaisirs multiples.

« L’improvisation, c’est un talent inné chez tous les êtres humains. Enfant, on peut s’imaginer qu’un divan est un bateau de pirates, mais on perd cette capacité en vieillissant. Pourtant, improviser, ça ouvre de nouveaux territoires. »

Cette capacité de tout transformer par le pouvoir de l’imagination, Salomé Corbo en est convaincue. Joueuse étoile de la Ligue nationale d’improvisation (LNI) depuis 20 ans, passionnée par cet art depuis l’enfance, celle que l’on a pu voir dans le téléroman Unité 9 ne recule devant aucun défi lorsqu’il s’agit d’improviser : seule, avec d’autres, en musique ou sans paroles. Et elle le fait plusieurs fois par semaine, ici comme en Europe.

Jamais elle n’est lassée de se lancer dans le vide, « mais avec un public qui nous soutient toujours, sachant qu’on prend, chaque fois, le risque de se planter ». Mais pour réussir l’atterrissage, cela exige quelques qualités. Selon l’actrice, c’est « l’écoute avant tout », celle de son partenaire de jeu, du public, de ses émotions. Elle favorise une complicité de tous les instants, fait jaillir des histoires fabuleuses construites dans l’instant présent et dans un cadre éphémère.

Également un vétéran de la LNI, improvisateur émérite depuis une trentaine d’années, le comédien et animateur François-Étienne Paré donne aussi des formations sur cette discipline, et constate que des participants possèdent déjà plusieurs atouts. Or, pour celui qui se qualifie de « timide » et apprécie l’aspect libérateur de l’improvisation (« Je peux montrer mon côté caché, mon côté B — pour ceux qui ont connu les 45 tours ! »), certaines limites apparaissent récurrentes chez les futures recrues de la LNI. « Proposer un personnage et le faire parler, c’est un peu à la portée de tous. Mais bien travailler avec la personne en face de soi, et structurer une histoire, c’est plus difficile. Un bon improvisateur doit avoir la capacité de prévoir les avenues possibles. »

Pour s’engager dans ces multiples avenues, une bonne culture générale ne nuit pas, selon ces deux étoiles de l’improvisation. « Si on veut durer, on n’a pas le choix d’être curieux, et de tout : du plus populaire jusqu’au plus pointu », souligne François-Étienne Paré. « Tu ne sais jamais si tu seras un corsaire du XVIe siècle, un réparateur de vélo, ou obligé de faire référence aux grandes figures politiques des années 1950 », renchérit Salomé Corbo.

Une autre corde à leur arc

La perception de l’improvisation comme discipline théâtrale à part entière demeure empreinte de préjugés tenaces. « Oui, on nous classe encore dans la catégorie des fafouins en habits de jogging qui font des sketches », ironise Salomé Corbo, croyant aussi que le caractère fugace des performances peut aussi influencer les perceptions.

L’improvisation, c’est un talent inné chez tous les êtres humains. Enfant, on peut s’imaginer qu’un divan est un bateau de pirates, mais on perd cette capacité en vieillissant.

 

De son côté, Alexandre Cadieux, historien, ancien critique au Devoir, et lui aussi un passionné de l’improvisation, considère que la discipline s’inscrit dans la continuité historique du théâtre, dont québécois, à commencer par le burlesque. Par la suite, avec la fondation du Grand Cirque ordinaire, en 1969, par une bande de jeunes acteurs « qui résistait à une formation destinée à jouer les classiques français du XVIIe siècle », les Paule Baillargeon, Raymond Cloutier, et Guy Thauvette « voulaient jouer un théâtre qui était en train de s’écrire ». Pour Alexandre Cadieux, la démarche du Grand Cirque quant à l’improvisation était limpide : « refuser ce qui est pour essayer de créer ce qui pourrait être ».

L’historien, qui fréquente toujours la LNI comme conseiller à la dramaturgie, admet que l’improvisation « terrifie plusieurs acteurs », mais qu’elle peut aussi devenir « une autre corde à leur arc, voire une huile à mettre sur toutes les cordes » ! Et certains d’entre eux révèlent à la fois des talents cachés, une grande dextérité physique ou un imaginaire foisonnant visible dans d’autres aspects de leur carrière. « La célèbre improvisation de Robert Lepage sur New York à la LNI contient tout son théâtre, s’émerveille encore Alexandre Cadieux. Il varie les échelles : un même corps peut devenir King Kong et un quidam, ou encore un funambule qui se promène entre les deux tours du World Trade Center. Lepage devient un acteur-créateur qui fait tout cela en temps réel. »

Salomé Corbo et François-Étienne Paré n’ont jamais cessé de voir les bienfaits de l’improvisation dans les autres sphères de leur métier. « En télé, où tout va tellement vite, constate Corbo, l’écoute, c’est formidable, surtout quand tu rencontres le jour du tournage l’acteur qui va jouer ton mari : la complicité doit naître rapidement ! Et cette écoute amène à la bienveillance envers soi-même, car improviser demande un abandon, parce que tu ne peux pas tout contrôler. C’est la même chose sur un plateau de tournage : il faut accepter la scène telle qu’elle a été filmée. On ne gagnera pas un prix Gémeaux ? Tant pis ! »

Quant à François-Étienne Paré, parfois animateur dans des soirées événementielles, improviser constitue souvent son meilleur atout. « Je préviens mes clients : “Je ne sais pas nécessairement ce que je vais dire pendant la soirée, mais faites-moi confiance.” Mettons que certains sont inquiets ! Mon micro demeure toujours ouvert, je n’ai pas peur de l’inconnu, et j’essaie de bien saisir le contexte, surtout s’il y a un ministre dans la salle ! Ce qui ne m’empêche pas d’être drôle. »

Mais la drôlerie n’est pas tout, même si elle domine parfois dans certains événements où l’improvisation est à l’honneur. « Le silence est aussi important en impro qu’en musique, affirme Salomé Corbo. Et je revendique une part de lyrisme, de drame et de tragédie dans mes improvisations. Je le vois également quand je donne des ateliers ou lorsque je joue avec des gens qui n’ont parfois jamais fait d’improvisation de leur vie : c’est tout autant un liant social qu’un art. »