Écrire avec des procédés d’artiste visuel

Les œuvres de Martin Bellemare ont-elles du mal à trouver leur place sur les scènes de la métropole? La question l’a préoccupé durant quelques années, reconnaît-il. Philosophe, il rappelle la difficulté d’être monté pour un dramaturge sans compagnie et qui n’est «que» auteur, peu de théâtres locaux produisant eux-mêmes de nouveaux textes.
Photo: Adil Boukind Le Devoir Les œuvres de Martin Bellemare ont-elles du mal à trouver leur place sur les scènes de la métropole? La question l’a préoccupé durant quelques années, reconnaît-il. Philosophe, il rappelle la difficulté d’être monté pour un dramaturge sans compagnie et qui n’est «que» auteur, peu de théâtres locaux produisant eux-mêmes de nouveaux textes.

Avis aux intéressés : la représentation du 6 août pourrait bien être l’unique chance de découvrir sur scène Assistance à personne en danger. Le ZH Festival sert souvent d’étape de création pour des pièces en cours. Rien de tel ici. Pour Martin Bellemare, la lecture du texte, achevé depuis 2014 (et bientôt publié chez Dramaturges), sans projet de production pour l’instant, est une fin en soi. Son oeuvre affichant « une forme très poussée », il avait envie de voir ce qu’elle provoque sur un plateau.

C’est d’ailleurs pourquoi le dramaturge, qui n’est pas metteur en scène, signe lui-même la mise en lecture. « Je voulais faire les choix de direction. Mais il y a des choses que je n’avais pas du tout imaginées [dans cette fonction]. Lors de la première séance avec les comédiens, j’ai appris beaucoup de choses ! (rires) Mais je suis bien entouré. » Et comment ! Conseillé par son grand complice, le metteur en scène Gaétan Paré, l’auteur est servi par deux interprètes de haut calibre : Éric Robidoux et Emmanuel Schwartz. « Je souhaitais des comédiens avec une grande palette et une envie de recherche. »

La pièce est inspirée par sa fréquentation d’univers autres que théâtraux, principalement des expositions et des musées. « Je me questionnais sur la forme, sur comment on peut s’alimenter aux autres arts et transposer leurs procédés. »

Dans le « mot d’auteur » écrit pour le festival, et qu’il a apporté à l’entrevue (« je ne suis pas très habile verbalement, parfois »), Martin Bellemare explique son envie d’écrireun texte « qui recrée l’émotion, l’ambiance d’une oeuvre d’art visuel contemporaine », mais tout en restant du théâtre. Avec le recul, il constate aussi un désir d’aller à l’essentiel devant la « quantité énorme d’histoires » qui rivalisent pour notre attention dans l’espace public…

Dans ce texte qu’il qualifie de radical, il explore donc des procédés d’art contemporain : minimalisme, accumulation, formes immenses ou très petites… « Tous ces procédés se retrouvent dans la pièce, menés très loin. Si on regarde une toile par exemple, elle n’est pas en mouvement. C’est le regard qui l’est. Sans dire que la pièce ne sera pas en mouvement, il y a là quelque chose de cette approche, qui diffère de l’approche théâtrale conventionnelle. » Malgré cette radicalité revendiquée, l’auteur insiste sur le caractère accessible de sa pièce, du vocabulaire comme de la situation.

Qu’est-ce que les arts visuels peuvent apprendre au théâtre ? « Pour moi, ils vont beaucoup plus loin. Ils osent l’incompréhension, en fait. Nous, on ne peut pas, on dirait. Ou [ils osent] l’émotif. Le ressenti. Ce que fait aussi la musique. Il y a plein de choses qu’on n’explique pas. Mais je ne dis pas forcément que l’art doit aller là. »

Monde binaire

En survolant son oeuvre, on aurait plutôt tendance à qualifier Martin Bellemare d’auteur de théâtre social : il a traité de suicide assisté (La liberté), de culpabilité et d’éducation (Moule Robert), des centres de rétention en France (le récent Maître Karim la Perdrix)… « Elizabeth Bourget, avec qui j’ai beaucoup travaillé au Centre des auteurs dramatiques, aimait dire que je m’intéressais aux questions éthiques. C’est vrai. Mais dans cette pièce-ci, il s’agit davantage de ma réaction à l’évolution constante du monde vers la logique d’efficacité. Et depuis que je l’ai terminée, en 2014, cette pièce me revenait de temps en temps en tête, en réaction à ce que je vois dans le monde. »

Assistance à personne en danger campe un conflit d’opinions entre deux personnages, à « l’ère du système binaire ». La pièce aborde donc la « stagnation des idées, l’absence de compromis, le dialogue de sourds », la perte d’identité, la déshumanisation. Mais l’auteur ne veut pas trop en révéler.

Et qui est l’individu en péril du titre ? « Ce qui est intéressant, suggère l’auteur, c’est que ça peut aussi bien être moi que les comédiens, les personnages, ou les spectateurs. » Un public averti de ce que cette pièce l’entraînera ailleurs que dans l’habituelle situation dramatique du « repas familial plein de révélations »…

Primé

Martin Bellemare, qui s’est fait connaître en remportant le prix Gratien-Gélinas pour Le chant de Georges Boivin en 2009, a ajouté une autre récompense à sa collection en novembre 2018. Le CEAD lui a attribué le prix Michel-Tremblay, qui couronne rien de moins que « le meilleur texte créé à la scène durant la saison précédente ». Mis au monde à Jonquière par le Théâtre La Rubrique, Moule Robert a depuis été joué à Genève et au théâtre de Belleville à Paris, au printemps dernier. Mais on n’a toujours pas vu ici cette pièce « d’une éblouissante maîtrise formelle » (dixit le jury).

L’auteur aimerait bien une production, mais elle ne viendra pas de lui. Il s’était déjà investi en produisant lui-même La liberté à Fred-Barry, en 2015, afin de donner une existence montréalaise à sa pièce. Une aventure très exigeante « émotivement, matériellement, physiquement. J’ai eu un trou dans ma barbe après, au moment du bilan financier, à cause du stress ! »

Ses oeuvres ont-elles du mal à trouver leur place sur les scènes de la métropole ? La question l’a préoccupé durant quelques années, reconnaît-il. Philosophe, il rappelle la difficulté d’être monté pour un dramaturge sans compagnie et qui n’est « que » auteur, peu de théâtres locaux produisant eux-mêmes de nouveaux textes. « Et il y a tant de gens qui écrivent ! »

Le dramaturge n’en souffre pas. « En fait, depuis trois ans, ça va très bien. » Aussi prolifique en théâtre jeune public, Martin Bellemare n’est certes pas en manque de reconnaissance ou d’activités. Lauréate du prix SACD de la dramaturgie francophone 2018, sa pièce Maître Karim la Perdrix devrait être produite en France, le texte ayant reçu une substantielle aide à la création.

Résultat d’une résidence d’écriture à Conakry, en Guinée, sa dernière-née, Coeur minéral, va être pour sa part jouée aux Francophonies de Limoges, début octobre. Cette pièce sur l’exploitation minière, nourrie par l’essai interdit de publication Noir Canada d’Alain Deneault, ira ensuite à Genève et… à Montréal, dans un théâtre qui n’a pas encore dévoilé sa programmation. L’auteur en est ravi, d’autant plus qu’elle traite « de la responsabilité canadienne ». Bref, le voilà de retour en territoire connu : l’éthique.

Assistance à personne en danger

Texte et mise en scène : Martin Bellemare. Interprètes : Éric Robidoux et Emmanuel Schwartz. Dramaturge, conseiller à la mise en scène et conception sonore : Gaétan Paré. À la Maison de la culture Maisonneuve, mardi, 19 h et 22 h.