«Amsterdam»: Le conte de fées de Mélissa Cardona

Broder un récit à partir de chansons existantes est devenu une méthode de création privilégiée pour cette fan du film «Moulin Rouge» — qui a depuis mis sur scène les univers des Colocs et des Cowboys Fringants.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Broder un récit à partir de chansons existantes est devenu une méthode de création privilégiée pour cette fan du film «Moulin Rouge» — qui a depuis mis sur scène les univers des Colocs et des Cowboys Fringants.

Encore aujourd’hui, lorsqu’elle voit les affiches d’Amsterdam, Mélissa Cardona est sidérée par la superposition de son nom et de celui de Jacques Brel. Celle qui écrit chaque année des spectacles de théâtre musical pour sa troupe parascolaire au cégep de L’Assomption n’aurait pas pu imaginer que sa pièce, promue dans une production professionnelle, connaîtrait sa quarantième représentation au TNM — dans le bâtiment où le chanteur a souvent performé.

Mélissa Cardona aime l’auteur-compositeur-interprète belge depuis son adolescence. « J’étais une ado un peu torturée, très amoureuse, et les mots de Brel faisaient écho. »

Son répertoire évoque en elle des images et des émotions, suscite un univers très clair. « Et l’oeuvre de Brel m’offrait une distribution. » Il est vrai que les chansons du créateur d’Orly, qui les vivait si intensément sur scène, sont d’emblée théâtrales. Elles racontent de petites histoires, souvent des chagrins amoureux, campent des situations, des personnages.

J’étais une ado un peu torturée, très amoureuse, et les mots de Brel faisaient écho

À partir de ces figures, elle a tissé une trame inventée. « Mon texte a une partie biographique, mais elle est très mince. » Cet ancrage véridique est puisé dans la période où le jeune Brel, entre 18 et 20 ans, travaillait à la cartonnerie de son père. « Il haïssait ça, il rêvait de s’en aller. Il était affecté au service à la clientèle, la seule chose qu’il était un peu capable de faire. Mais sinon, il se cachait pour écrire des pièces pour ses amis et la troupe de théâtre qu’il avait mise sur pied. »

Dans Amsterdam, les camarades de Jacques à l’usine portent des noms issus du répertoire brelien : Jeff, Madeleine, Fanette, Clara… Et Mathilde, dont le retour parmi eux n’annonce rien de bon pour Jeff, l’amoureux transi. Ce jour de 1947, le groupe est aussi bouleversé par l’arrivée inattendue d’un impresario en quête de talents.

Face à cette audition qui pourrait changer leur vie, les jeunes se retrouvent donc à la croisée des chemins entre l’amitié, l’amour et l’ambition. Chacun devra décider s’il reste loyal à ses amis et à ses origines, ou s’il saisit cette occasion d’amorcer une carrière à Paris. « C’est vraiment une quête identitaire. »

Bluffés par ces liens entre les chansons, certains spectateurs ont demandé à la créatrice si cette cohésion existait déjà : est-ce parce qu’il aime Mathilde que Jeff est triste ? « Les Éditions Brel m’ont aussi dit que [le spectacle] permettait de voir l’oeuvre de manière différente, nouvelle, sans trahir [l’original]. »

Dans la vaste discographie de Brel, 15 oeuvres ont été choisies selon ce qu’elles lui évoquaient, les incontournables, mais aussi quelques perles méconnues. Partie intégrante de la trame, les chansons font avancer l’histoire. « C’est l’écriture de Brel qui amène ça aussi. Il y a une évolution dans ses textes. Il se passe quelque chose, il commence dans un état et finit ailleurs. »

Broder un récit à partir de chansons existantes est devenu une méthode de création privilégiée pour cette fan du film Moulin Rouge — qui a depuis mis sur scène les univers des Colocs et des Cowboys Fringants. « C’est comme une énigme, de trouver ce qui relie toutes ces chansons. C’est l’inverse du syndrome de la page blanche : il y a tant d’options entre lesquelles choisir. »

Succès inespéré

Mélissa Cardona, elle, n’aspirait pas nécessairement à faire du théâtre professionnel. Cette diplômée de l’École supérieure de théâtre de l’UQAM a trouvé au cégep une bonne niche pour faire de la mise en scène. Et l’enseignement, soit « apprendre aux jeunes ce qu’ils ne savent pas encore qu’ils sont capables de faire », la passionne. « Rien ne me fait plus plaisir que de voir un bourgeon très embryonnaire éclore au fil des mois. »

C’est un peu ce qui est arrivé à sa création. Après un accueil enthousiaste au cégep et des encouragements à la présenter dans les réseaux professionnels, elle a vérifié la possibilité d’obtenir les droits d’auteur. Aux Éditions Brel, la fille du grand artiste lui a vite donné son accord, tout en requérant le respect intégral des chansons. « Elle m’a donc envoyé les originaux de son père. J’étais très émue devant ces morceaux d’anthologie. Et elle m’a donné carte blanche, se disant amoureuse de mon texte. Avoir l’approbation de France Brel m’a donné confiance. »

[France Brel] m’a envoyé les originaux de son père. J’étais très émue devant ces morceaux d’anthologie. Et elle m’a donné carte blanche, se disant amoureuse de mon texte. Avoir l’approbation de France Brel m’a donné confiance.

Des auditions ont permis de composer une nouvelle distribution. Mais pour Jacques, un nom s’est imposé. « Le même jour, trois personnes m’ont demandé : as-tu entendu Jean-François Pronovost chanter du Brel ? » Le futur interprète de Passe-Montagne avait fait sensation en interprétant Mathilde lors d’un exercice à l’École nationale de théâtre. En entretien, il a persuadé Mélissa Cardona, qui ne l’avait jamais entendu chanter, de l’embaucher par la seule force de sa conviction. L’acteur savait que ce rôle était pour lui. Même si sa voix n’est pas similaire. « Il ne l’imite pas du tout. Et c’est ce que je voulais. Ma proposition est une fable. »

Testée au Gesù quatre soirs, une première version d’Amsterdam est tombée dans l’oeil du producteur Jean-Bernard Hébert. Le spectacle, remanié pour onze interprètes, est ensuite monté au théâtre des Grands Chênes à Kingsey Falls durant l’été 2018, puis tourne au Québec. « La force de ce show, c’est le groupe. Pour porter cette grande oeuvre-là, il fallait plusieurs voix. »

Le conte de fées de Mélissa Cardona s’est poursuivi, lui attirant — grâce aux liens noués avec le consul de Belgique à Montréal — des invitations à deux événements protocolaires où elle a pu rencontrer le couple royal du plat pays. « C’est spécial, se rendre dans une soirée royale, s’acheter une robe de bal. J’étais assutément Cendrillon (rires). À Rideau Hall, des choses se sont passées. On m’a même parlé de faire un film, plus tard, avec Amsterdam. Je ne sais pas si ça va se concrétiser. »

En attendant, elle a envie de tâter de l’écriture en dehors de la sphère parascolaire. D’autant que la chargée de cours, si elle dirige toujours sa troupe, n’a pas de tâche d’enseignement à la prochaine session. « Il y a beaucoup de compressions, les arts n’accrochent plus autant qu’avant. Ça m’attriste beaucoup. »

Mais la pédagogue est ravie d’avoir réussi à transmettre son amour pour Jacques Brel à des jeunes qui ne connaissaient ses oeuvres que par des covers à La voix. « Plusieurs de mes étudiants sont venus voir le spectacle. De les voir rencontrer Brel de cette façon, comprendre la force de ses chansons puis rajouter toute sa playlist dans leur téléphone… C’est mission accomplie. »

Amsterdam

D’après l’oeuvre de Jacques Brel. Mise en scène : Mélissa Cardona, oeil extérieur : Alain Zouvi. Avec Jean-François Pronovost, Mathieu Richard, Jean-François Blanchard, Ève Gadouas, Annie Kim Thériault, Elodie Bégin, Martin Lebrun, Sarah Leblanc-Gosselin, Albane Sophia Château, Eloisa Cervantes, Véronique Savoie et Jean-Bernard Hébert. Arrangements musicaux : Sébastien Marchand. Direction vocale : Othniel Petit-Frère. Chorégraphe : Marie-Eve Archambault. Une présentation des Productions Jean-Bernard Hébert. Au Théâtre du Nouveau Monde du 25 juillet au 3 août.