Marguerite Duras sans les mots

Amorcée comme mémoire-création, pour sa maîtrise en scénographie à l’UQAM, l’installation «L’Éden Cinéma [décadrage]» de la metteuse en scène Léa Pennel puise dans l’œuvre de Marguerite Duras, plus particulièrement dans son cycle autobiographique.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Amorcée comme mémoire-création, pour sa maîtrise en scénographie à l’UQAM, l’installation «L’Éden Cinéma [décadrage]» de la metteuse en scène Léa Pennel puise dans l’œuvre de Marguerite Duras, plus particulièrement dans son cycle autobiographique.

Alliant arts visuels et théâtre, l’intrigant projet créé au ZH Festival pourra être découvert dans la salle d’exposition de la Maison de la culture Maisonneuve. La conceptrice et metteuse en scène Léa Pennel y évoque la trame durassienne uniquement par l’image et le son. Venue dans la métropole québécoise à la faveur d’un échange universitaire, la jeune native de Lille dit y avoir découvert un milieu artistique très riche et une bien plus grande facilité à nouer des relations professionnelles, à « entrer dans une équipe ». On a d’ailleurs pu voir sa signature scénographique dans Genderf*cker, de Pascale Drevillon, au dernier Festival TransAmériques.

Amorcée comme mémoire-création, pour sa maîtrise en scénographie à l’UQAM, l’installation puise librement dans l’oeuvre de Marguerite Duras. Particulièrement dans son cycle autobiographique, composé, au fil des décennies, du roman Un barrage contre le Pacifique, de son adaptation théâtrale L’Éden Cinéma, du goncourisé L’amant, ainsi que de sa réécriture L’amant de la Chine du Nord. Petit rappel : l’auteure y évoque sa jeunesse dans l’Indochine française, marquée notamment par sa relation avec un homme plus âgé et par la lutte, acharnée mais vaine, de sa mère contre des marées qui dévastaient les rizières familiales…

« Duras a beaucoup réécrit les mêmes histoires, avec des variations ; c’est ce qui est vraiment riche dans son univers, explique Léa Pennel. Et le rapport d’interdisciplinarité entre les genres littéraires est très présent dans sa forme d’écriture : elle mélange beaucoup le texte de théâtre, le scénario, le roman. Et elle convoque énormément le regard dans son écriture. »

Ce qui a attiré la scénographe chez cette écrivaine « très expérimentale », c’est « l’invitation qu’elle fait à son lecteur d’être partie prenante de la narration ». « C’est une relation que je cherche aussi avec le spectateur de théâtre, lorsque je construis une scénographie, ou comme ici, une mise en scène scénographique. Ce que je trouve riche, c’est de stimuler son imaginaire et sa capacité d’observation. »

L’artiste a donc conçu une installation, mais dotée de théâtralité, parce qu’elle propose « une certaine temporalité dans laquelle on retrouve des événements ». Elle qualifie son projet de réécriture scénographique. « J’essaie donc d’adopter un peu le même geste artistique que Marguerite Duras, en réécrivant ses histoires d’une discipline à une autre. » Léa Pennel juge qu’on peut apprécier l’installation même si on ne connaît rien de l’univers durassien.

Théâtre miniature

L’Éden Cinéma [décadrage] prend la forme d’un théâtre miniature, où le spectateur assiste à un jeu autour de variations d’échelles. Il fait d’abord connaissance avec les protagonistes du récit, par l’entremise de grandes photographies illustrant les personnages, représentés par des figurines minuscules. À travers un parcours dessiné par une séquence d’éclairages successifs, le spectateur est ensuite appelé à découvrir entre 16 et 18 mini-scénographies. Ces maquettes sont contenues dans une grande boîte noire, empruntant la forme d’un bungalow, d’une maison sur pilotis.

Le spectateur déambule autour, accompagné par une ambiance sonore qui aide à construire la narration : bruits de forêts, d’oiseaux…

« Le spectateur déambule autour, accompagné par une ambiance sonore qui aide à construire la narration : bruits de forêts, d’oiseaux… On a fait toute une recherche de sons assez réalistes. Ce qui rend les maquettes un peu plus vivantes, je dirais. »

Mais le texte de Duras, lui, est complètement absent. « Lorsqu’on entend les personnages vivre, il n’y a pas de paroles claires, précise la créatrice. On va plutôt entendre des chuchotements, des rires, de la toux. » Léa Pennel dit s’être inspirée de l’approche du cinéaste Jacques Tati, qui privilégiait l’ambiance sonore plutôt que les dialogues dans ses films.

Le spectateur est donc convié à compléter lui-même cette narration fragmentaire, à imaginer, « à se réapproprier un regard d’enfant, qui soit un peu dans l’émerveillement, la curiosité. C’est une invitation à renouveler son regard ».

Indochine onirique

Léa Pennel s’est appuyée sur une recherche autour des paysages indochinois des années 1920-1930 pour construire ses maquettes. Mais, « par le collage et la proposition scénographique », ses décors ont pris une dimension plus onirique, poétique, que réaliste.

Elle n’a jamais visité, en tout cas « pas physiquement », ces mythiques territoires de l’ancienne colonie française. « J’ai toujours rêvé d’y aller. Mais je me suis demandé s’il y aurait une forme de déception. Forcément, à force de faire de la recherche, un paysage mental s’est créé. Et ce serait très différent, avec le temps et la distance, comme essayer de toucher quelque chose qui ne sera jamais accessible. Parce qu’il [a été découvert] à travers la littérature, dans un temps qui n’est plus celui d’aujourd’hui. »

L’Éden Cinéma a en tout cas donné à la jeune scénographe le goût de poursuivre un autre type de voyage : l’aventure de la création. Sur les scènes québécoises, les spectacles dont les maîtres d’oeuvre sont des concepteurs se font rares (une exception récente, Cédric Delorme-Bouchard).

« La scénographie peut aussi être autonome et porter à elle seule une dramaturgie, estime toutefois Léa Pennel. On n’a pas toujours nécessairement besoin d’acteurs. On est tous déjà allés dans des lieux qui nous ont marqués, et les espaces où on a vécu sont vraiment ancrés en nous. Alors, la relation à l’espace est vraiment très forte en soi. Je pense qu’elle peut être suffisante. »

L’Éden Cinéma [décadrage]

Librement inspiré de l’oeuvre de Marguerite Duras. Mise en scène et scénographie : Léa Pennel. Conseillère à la dramaturgie et aide à la réalisation : Josianne Dulong-Savignac. Conception sonore : Kristelle Delorme. Conception lumière : Mathieu Marcil. Du 25 au 27 juillet, dans la salle d’exposition de la Maison de la culture Maisonneuve. Gratuit, mais sur réservation.