Aba & Preach, de l’importance de crever des abcès

Pourquoi Erich «Preach» Étienne et son collègue Aba Atlas se compliquent-ils l’existence en se mesurant à des sujets hautement inflammables?
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Pourquoi Erich «Preach» Étienne et son collègue Aba Atlas se compliquent-ils l’existence en se mesurant à des sujets hautement inflammables?

La filiation saute rapidement aux yeux. Sans doute un peu parce que les deux humoristes partagent les mêmes racines, mais essentiellement parce qu’ils dénoncent la même intolérance, à trois décennies de décalage. En 1988, Anthony Kavanagh est propulsé au firmament du rire québécois grâce à un numéro caricaturant un xénophobe qui tente de dédouaner ses préjugés en précédant chacune de ses observations d’un obligatoire « J’pas raciste, mais… »

Plus de trente ans plus tard, Jean Tetreault, le personnage d’abonné aux lignes ouvertes qu’incarne Erich « Preach » Étienne dans une récente capsule mise en ligne par le duo Aba & Preach, pourrait être le beau-frère du « raciste-pas-raciste » de Kavanagh (« Moi monsieur ? Pas raciste ! Les osties de voilées ? Pas capable ! ») Il y avait longtemps qu’un humoriste issu de la diversité n’avait pas été aussi critique de la proverbiale capacité d’ouverture de la société québécoise. Pourquoi les Québécois comiques de première, deuxième ou troisième génération se tiennent-ils à distance de ces questions sensibles sur laquelle ils jouissent pourtant d’un point de vue privilégié ?

« C’est évident que c’est par peur de déplaire, et je comprends tout à fait ça ! Tu ne vas pas entrer quelque part et te mettre à basher ! » répond Preach, Montréalais d’origine de 37 ans né de parents haïtiens, en évoquant cette saynète inspirée « de choses que j’ai entendues dans la rue, ou que j’ai vues sur Facebook, même si je ne suis pas en train de dire que tous les Québécois sont xénophobes ».

« Sauf que quand t’aimes quelqu’un, poursuit-il, faut que tu sois capable de lui en parler quand des choses ne vont pas. Ma blonde, elle me le dit quand je fais des erreurs, pas pour me faire chier, mais pour que je m’améliore, pour qu’on puisse grandir ensemble. C’est grâce aux humoristes québécois de la diversité qui nous ont précédés, qu’ils aient été abrasifs ou pas, qu’on peut aujourd’hui se permettre de dire que le Québec, c’est nice, mais c’est pas juste du nice non plus. »

Ne pas mettre des coussins partout

Erich « Preach » Étienne ne fait de l’humour que depuis quatre ans. C’est Mike Ward qui le pousse (façon de parler, Preach a la carrure d’un gars qu’on ne pousse pas) sur la scène du Bordel Comédie Club, où il était videur. Talent naturel, d’un charisme solaire, le souriant gaillard pourrait générer des rires grâce à presque n’importe quoi. Pourquoi se complique-t-il l’existence en se mesurant, avec son collègue Aba Atlas (né à Ottawa de parents éthiopiens), à des sujets hautement inflammables comme la loi 21 ou l’emploi du « Bonjour-hi ! » dans les boutiques du centre-ville ?

« J’ai grandi avec beaucoup de tabous. Dans mon noyau familial, ça allait, mais dans la communauté haïtienne en général, la sexualité ou la santé mentale, par exemple, ce sont des choses dont on ne parle pas ! [Il éclate de son rire tonitruant] C’est paradoxal, parce qu’on est tous des infirmiers pis des infirmières et on ne parle pas de santé ! [Il rit encore, puis reprend son sérieux] C’est pour ça que crever des abcès, peu importe lesquels, c’est important pour moi. Est-ce que ça me faciliterait la vie de faire juste des blagues cutes ? Oui, mais ce n’est pas ce qui m’anime. »

Si les capsules d’Aba & Preach demeurent aussi captivantes (et amusantes) de semaine en semaine, c’est, cela dit, moins pour leur causticité que pour leur refus de la pensée en boîte et leur façon de surgir là où on ne les attend pas. Exemple ? Le duo remettait en question récemment le choix de Disney de confier le rôle d’Ariel (La petite sirène) à Halle Bailey, une chanteuse noire de 19 ans, en arguant que la communauté afro-américaine devrait avoir l’occasion de raconter des histoires qui lui appartiennent en propre.

Leur diatribe sur l’exclusion de l’humoriste Zach Poitras d’une soirée d’humour uqamienne parce qu’il portait des dreads participait de la même prudence : bien qu’il ne soit pas inutile pour quiconque appartient à la majorité de se livrer à un examen de conscience sur ses biais et préjugés, présumer de ce que souhaite celui qui appartient à la minorité ne contribue pas à la création d’un réel dialogue.

En mettant des coussins partout pour ne pas se faire mal, on finit par ne plus entrer en relation et par ne plus jamais entrer dans le vif du sujet. C’est un problème, de tout le temps surprotéger les gens.

« En mettant des coussins partout pour ne pas se faire mal, on finit par ne plus entrer en relation et par ne plus jamais entrer dans le vif du sujet, regrette Preach. C’est un problème, de tout le temps surprotéger les gens. Pour moi, la diversité, c’est pas juste une question de couleurs, c’est aussi considérer que le français et l’anglais sont des atouts, c’est faire de la place à des humoristes de la communauté LGBTQ, et c’est faire de la place à une diversité d’opinions. C’est en discutant avec des personnes qui ne sont pas d’accord avec nous qu’on peut avancer, pas en restant dans notre petit berceau de confort. »

Ethnique pas ethnique

Aba & Preach animent tous les mardis au bar Bootlegger, sur le Plateau, le Ethnic Show. Mais n’allez pas pour autant leur dire qu’ils font de « l’humour ethnique ». À moins que vous admettiez que même un Québécois blanc né à Trois-Rivières, ou à Baie-Comeau, fait de l’humour ethnique lui itou. De quessé ? Explications.

« On va parfois se faire dire dans le milieu que ce qu’on fait, c’est de l’humour ethnique, parce que la norme est blanche, et c’est aussi ridicule que si on disait à une femme qu’elle fait de l’humour de femme », observe Preach, en employant consciemment une expression d’un sexisme manifeste.

Tout le monde est donc le bienvenu sur la scène de l’Ethnic Show, dont Aba & Preach transportent l’esprit vendredi à la place des Festivals, à l’invitation de Juste pour rire, pour un gigantesque block party bilingue, mettant entre autres en vedette une artiste que l’on n’associerait pas spontanément à l’étiquette « humour ethnique », Christine Morency (ainsi que les Montréalais Eddy King et Gino Durante, le Torontois Trixx et le New-Yorkais Andrew Schultz).

Elle fait de l’humour ethnique, Christine ? « Techniquement, oui, parce qu’elle parle de ses expériences à elle et que c’est ça qu’on tente de décrire, au fond, quand on parle d’humour ethnique. Tous les humoristes, à leur manière, font de l’humour ethnique. T’es un être humain et t’es drôle ? T’as ta place dans le Ethnic Show, parce qu’à la face du monde, on est tous une ethnie. On est toujours l’ethnie de quelqu’un d’autre. »

Le Block Party de Aba Preach

Sur la scène principale de Juste pour rire à la place des Festivals, le 26 juillet à 19 h 15.