Satire politique au théâtre

Dans «La révolution très chill», d’Alexandre Forest et Hugo Bastien, le roi médiéval Trudeau règne sur des sujets heureux, mais totalement défoncés au cannabis. Jusqu’à ce que la jeune Jeanne Dorion entende des voix durant un sevrage et perçoive la disparité économique ayant cours dans le royaume.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Dans «La révolution très chill», d’Alexandre Forest et Hugo Bastien, le roi médiéval Trudeau règne sur des sujets heureux, mais totalement défoncés au cannabis. Jusqu’à ce que la jeune Jeanne Dorion entende des voix durant un sevrage et perçoive la disparité économique ayant cours dans le royaume.

L’été dernier, leur pièce Ici… ce n’est pas simplement une marque de liqueur imaginait un Québec futuriste où le premier ministre François Legault vendait le territoire à… Pepsi. Leur improbable création, un « coup de dé », aurait attiré des salles pleines à la fin des représentations au Zoofest, le bouche-à-oreille faisant son oeuvre. Les voici donc de retour avec un deuxième radioroman à saveur politique satirique, La révolution très chill.

Alexandre Forest a commencé à écrire des radioromans à l’École nationale de l’humour (ENH). Une forme qui l’intéresse énormément, vu « son importance dans l’histoire du Canadien français ». « Le média audio m’a toujours parlé plus que n’importe quel autre, par sa simplicité, dit-il. La radio jouait constamment chez nous. Jeune, mon premier contact avec l’humour a été par François Pérusse. J’ai commencé à enregistrer moi-même des sketches avec mes frères, dès l’âge de cinq ou six ans. » Ici, le jeune humoriste — qui reprend aussi son premier spectacle solo, Mûr — s’est allié à Hugo Bastien, un diplômé du programme auteur de l’ENH qui partage ses idéaux et son amour pour l’univers de Trey Parker et Matt Stone (South Park).

Les compères ne s’étonnent pas du regain de popularité du format audio, en cette ère de balados. « Dans un monde où les budgets de création sont de plus en plus coupés, le format audio permet une liberté, explique Bastien. Et ce que je trouve intéressant avec ce minimalisme, c’est que le spectateur s’imagine l’histoire dans sa tête et la rend meilleure. »

Parfois, c’est embêtant, l’humour sur la politique. Autant ça peut servir de soupape pour pointer des choses, ouvrir une discussion ; autant ça peut normaliser certains comportements.

Alexandre Forest, qui a découvert la force des mises en lecture grâce à un festival dramaturgique, apprécie ce « gage d’intelligence envers le public ». « Il y a vraiment une dimension impressionnante dans le fait qu’il y a beaucoup de [péripéties], mais que tout se passe dans le jeu de l’acteur. » Il ajoute que leurs créations sont faites sans aucune prétention. « On est très conscients qu’on est des humoristes, on sait qu’il va y avoir des moments moins bien joués. Mais ça fait partie de la pièce, de sa folie. »

Un royaume défoncé

Dans La révolution très chill, le roi médiéval Trudeau règne sur des sujets heureux, mais totalement défoncés au cannabis. Jusqu’à ce que la jeune Jeanne Dorion — allusion transparente à la députée solidaire Catherine Dorion et à Jeanne D’Arc — entende des voix durant un sevrage et perçoive la disparité économique ayant cours dans le royaume. Mais la population aimerait mieux ne pas être trop dérangée de son buzz par sa révolution…

« C’est un peu une métaphore du contexte sociopolitique actuel et un clin d’oeil à une culture plus présente, j’ai l’impression, dans notre génération : le chill », explique Alexandre Forest. Le duo estime que leur génération, bien que préoccupée par plusieurs enjeux, n’est pas si portée sur l’action. « On est très désolés de la classe politique, mais au lieu de s’y impliquer, on va aller ramasser des déchets sur le bord de la rue et dire qu’on aide l’environnement, illustre l’humoriste. Il y a quelque chose de très passif dans notre façon d’agir. » Si leur message est réfléchi, leur registre se veut juvénile. « Il y a une espèce de démocratisation par rapport à l’humour : on fait des blagues très niaiseuses. C’est une porte d’accès, parce que c’est un peu épeurant de faire une pièce avec [ces figures politiques]. »

À travers cette contestation de Dragons (nommés comme ceux de l’émission télé…) vivant sur « la montagne du 1 % », le récit critique la répartition des richesses. Mais la remise en question est plus vaste. « L’idée, c’est de dire : on a beau détester le 1 %, c’est un peu notre but secret à tous de vouloir l’atteindre, expose Hugo Bastien. Dans ce village, les gens vont vouloir changer le monde, mais en fin de compte, leur vrai objectif, c’est juste d’être sur le top de la montagne. C’est un peu ça notre réflexion : qu’est-ce qu’on veut ? Améliorer le sort de notre société ou seulement le nôtre ? […] Finalement, est-ce qu’on veut tant changer le monde ? »

Le tandem n’a pas peur de l’étiquette « humour engagé ». Ils livrent un point de vue politique, mais dans la satire, « sans être pamphlétaires ». « Et honnêtement, je pense qu’on est durs avec tout le monde également. L’idée, c’est de rire de la bêtise. Et il y en a dans tous les camps. » Ils tirent donc de tous les côtés, y compris sur eux-mêmes. Quant aux personnalités publiques référencées, elles servent surtout de symboles.

« Parfois, c’est embêtant, l’humour sur la politique, ajoute Bastien. Autant ça peut servir de soupape pour pointer des choses, ouvrir une discussion ; autant ça peut normaliser certains comportements. On en a ri entre nous autres, puis on passe à autre chose. »

Prophétique

Avec leur pastiche Ici… ce n’est pas simplement une marque de liqueur, créé quelques mois avant l’élection, le duo s’est donc trouvé à prophétiser l’accession au pouvoir de François Legault. « Au début, c’était une joke ; on ne pensait pas que ça allait arriver, s’esclaffe Alexandre Forest. Et ça a été un peu une déception pour nous… » Maintenant que la blague est devenue réalité, les auteurs ont très hâte de voir la réaction du public devant la reprise, dans ce nouveau contexte. Car ils n’y vont pas « de main morte » avec son personnage. Dans La révolution très chill, Justin Trudeau bénéficie d’un traitement plus « doux ». Si on veut. « Il est plutôt un pantin »…

La révolution très chill

Une pièce d’Alexandre Forest et Hugo Bastien. Avec Alexandre Forest, Hugo Bastien, Daphné Létourneau et Jo Cormier. Les 11, 13, 14 et 15 juillet, au Montreal Improv.

Ici… ce n’est pas simplement une marque de liqueur

Le 17 juillet, au Montreal Improv