À quand une sélection québécoise dans le OFF Avignon?

La pièce «NoShow», en plus de son immense succès au OFF d’Avignon en 2017, a connu l’une des plus grosses tournées françaises récentes pour une production québécoise, enchaînant au total plus de 100 représentations.
Photo: Christophe Pean La pièce «NoShow», en plus de son immense succès au OFF d’Avignon en 2017, a connu l’une des plus grosses tournées françaises récentes pour une production québécoise, enchaînant au total plus de 100 représentations.

Les Belges et les Suisses ont pris en main leur présence dans l’énorme festival OFF d’Avignon et cartonnent avec leurs programmations audacieuses. Et si le Québec offrait aussi sa sélection dans le plus grand marché du théâtre francophone au monde ? Étude de cas.

Jour 1 du Festival d’Avignon. Le festivalier s’empare du gigantesque catalogue du OFF et tourne les 472 pages en quête de la pépite rare. Angoisse annuelle sur papier glacé : il y a 1700 spectacles à l’affiche, répartis dans des centaines de petits théâtres, la plupart alignant les pièces sans cohérence et sans direction.

Au coeur de ce néanmoins charmant casse-tête, les productions suisses et belges se démarquent d’emblée. Le festivalier le plus rusé s’arrête plus longuement sur la page 28, puis la 58, puis la 322, où son oeil remarque les programmations hyperréfléchies de quelques lieux phares : La Manufacture, le 11 Gilgamesh Belleville et le Théâtre des Doms, lesquels accueillent entre autres les spectacles helvètes et ceux du plat pays. Chaque année, la tendance se confirme : les Belges et les Suisses sont tendance.

Dans cet écosystème avignonnais qui favorise les productions des francophones hors France, le Québec est le grand absent. La distance géographique est un frein, certes, mais pas l’accent ou les différences culturelles, depuis longtemps sources de curiosité bienveillante et même d’un préjugé favorable. Les comédiens du NoShow peuvent en témoigner. En marge d’une tournée précédente et de leur immense succès au OFF d’Avignon en 2017, le spectacle mis en scène par Alexandre Fecteau a connu l’une des plus grosses tournées françaises récentes pour une production québécoise, enchaînant au total plus de 100 représentations.

Il est évident que de nombreux spectacles d’ici ont le potentiel de répéter ce succès, mais c’est compliqué et coûteux d’être présent à Avignon sans appartenir à une structure

« Il est évident que de nombreux spectacles d’ici ont le potentiel de répéter ce succès, mais c’est compliqué et coûteux d’être présent à Avignon sans appartenir à une structure », commente Vincent de Repentigny, directeur de La Serre arts vivants, qui séjourne au festival cet été pour tester l’eau et tenter d’imaginer le modèle idéal. « Faut-il faire comme les Belges et occuper carrément un théâtre avec notre programmation, ou faire comme les Suisses et saupoudrer notre sélection dans différents lieux ? » demande-t-il. C’est LA question.

Le modèle belge, ancré dans la cité

Vous cherchez du théâtre belge à Avignon ? C’est simple. Direction le Théâtre des Doms. Les Belges ont ouvert leur propre lieu dès les années 1990 (ou les années nonante, comme on dit en Wallonie), aujourd’hui dirigé par Alain Cofino Gomez. « Les retombées sont majeures pour la scène belge », assure-t-il. Exemple : au moins trois des spectacles programmés l’été dernier ont ensuite connu une tournée d’une cinquantaine de dates sur le territoire français.

« Être sur place à l’année nous permet aussi de mettre en place des coproductions, explique Alain Cofino Gomez. Pendant le festival, notre lieu devient un repaire belge sympathique, qui contribue à nous donner une chouette image. »

Photo: DR Selon Alain Cofino Gomez, directeur du Théâtre des Doms, «être sur place à l’année [à Avignon] nous permet aussi de mettre en place des coproductions. Pendant le festival, notre lieu devient un repaire belge sympathique, qui contribue à nous donner une chouette image».

L’autre avantage, c’est la présence permanente de chargés de diffusion et d’attachés de presse « redoutables », souvent recrutés directement en France parce qu’ils connaissent mieux le milieu.

Budget annuel : 700 000 euros (environ 1 million de dollars) ! La somme est entièrement financée par Wallonie-Bruxelles International (WBI), qui est également propriétaire du bâtiment. « Notre chance est que WBI soit un organe fédéral voué à la promotion de la Belgique et qu’il ne relève pas du ministère de la Culture. Pour réussir le projet des Doms, il ne fallait pas espérer toucher les subventions artistiques habituelles, surtout consacrées à financer la création. » On prend des notes pour le Québec.

Le modèle suisse de l’infiltration

L’expérience de la Suisse est bien plus récente. En seulement trois étés, grâce à une stratégie efficace de partenariats avec certains des théâtres les mieux implantés à Avignon, les artistes de la Suisse romande sont devenus sexy aux yeux des festivaliers. « Ils étaient quasi invisibles il y a quelques années », se souvient Laurence Perez, directrice de la sélection suisse.

Inspirée par les Belges, Laurence Perez a rapidement mis en place une équipe de diffusion sur place — c’est le nerf de la guerre — ainsi qu’une collaboration soutenue avec les théâtres qui accueillent les spectacles. « C’est une logistique compliquée, ajoute-t-elle. Mais ça nous donne accès à des lieux adaptés à chaque production et nous offre un public très varié. »

Et ça porte ses fruits. Après leur présence à Avignon, les artistes François Gremaud et Philippe Saire, par exemple, ont fait de grosses tournées (jusqu’à 200 dates pour Conférence de choses de Grémaud !). D’autres, comme Émilie Charriot, ont développé des coproductions avec la France.

Combien ça coûte ? Rien de moins que 420 000 francs suisses (environ 557 000 $) par année. Le financement s’articule selon un modèle plus complexe, la majorité de la somme venant de la Fondation Pro Helvetia (une entité financée par la Confédération suisse), le reste étant assuré par les villes et les cantons dont sont originaires les artistes et par d’importants mécènes privés (car ainsi va la Suisse). Fédéral, régional, municipal et privé : tout le monde contribue. On prend encore des notes.

« Ce genre d’initiative n’est néanmoins pas toujours rose », conclut Vincent de Repentigny, donnant l’exemple du Canada Hub au Fringe d’Édimbourg, où se sont produits certains spectacles québécois récents sans connaître le succès escompté. Ils y ont perdu de rondelettes sommes. « Pour implanter une sélection québécoise, il faudra aussi prendre très au sérieux la direction artistique, dit-il. Le choix des spectacles sera complexe : il faudrait représenter la diversité du spectacle vivant québécois tout en articulant une posture artistique forte et cohérente. »

Une discrète présence du Québec cette année

Les foules s’agglutineront-elles aux portes du 11 Gilgamesh Belleville pour voir Antioche, de Sarah Berthiaume, comme elles l’ont fait en 2017 pour voir NoShow ? Le spectacle mis en scène par Martin Faucher est la seule production québécoise à l’affiche du OFF cet été, après un passage à Paris où sa réception critique a été plutôt discrète. Le Québec brille aussi par ses textes, adaptés et interprétés par des troupes françaises. Comme presque chaque année, on trouve le nom de Carole Fréchette dans la programmation. S’y ajoute cet été l’auteur et comédien Steve Gagnon, qui verra sa pièce Ventre revisitée par le metteur en scène Vincent Goethals.