«Misery» ou la valeur d’un succès populaire

Jean-François Pichette éprouve beaucoup de plaisir aux commandes de «Misery», une production avec un petit budget pour laquelle il a construit lui-même les décors.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Jean-François Pichette éprouve beaucoup de plaisir aux commandes de «Misery», une production avec un petit budget pour laquelle il a construit lui-même les décors.

Le maître de l’horreur sur une scène estivale du Québec ? Voilà un choix pour le moins inusité. Créée en 2015 à New York, la version théâtrale de Misery connaît sa première québécoise à la salle Alec et Gérard Pelletier de Sutton. C’est le comédienRobert Toupin qui l’a proposée à Andrée Pelletier, propriétaire de cette petite salle sans tradition de théâtre d’été. Un troisième Suttonnais s’est vu confier la direction de cette pièce dont les deux premiers sont les vedettes : Jean-François Pichette.

Le comédien, qui à l’origine avait étudié en cinéma dans le but de devenir réalisateur, a saisi cette occasion de « tenter l’expérience » de la mise en scène. Un désir qui titille nombre d’interprètes au bout d’un certain temps, dit-il. « On se fait diriger toute notre vie et, à force de lire des scénarios, des pièces, on est capables d’analyser, on comprend la structure d’un texte. » Surgit aussi l’envie d’avoir le contrôle sur un projet et d’exposer sa propre vision. « Alors, je voulais vérifier ça et m’amuser, sans prétention, sans me retrouver dans un théâtre où il y a une pression énorme. »

Et il éprouve beaucoup de plaisir aux commandes de Misery. Une production avec un petit budget, pour laquelle il a construit lui-même les décors. « J’ai l’impression de revenir comme au début de ma carrière. »

Ce qui intéresse aussi Jean-François Pichette, c’est le sujet de ce « drame psychologique terrible », cet affrontement entre un auteur de romans sentimentaux à succès qui vient de tuer son héroïne, Misery, afin d’écrire des « livres sérieux, dit pertinents », qui vont lui apporter la reconnaissance littéraire et sa « fan numéro un ». Immobilisé au domicile isolé d’Annie Wilkes à la suite d’un grave accident automobile, Paul Sheldon va apprendre à ses dépens que ces oeuvres populaires qu’il méprise sont « valables » pour certains lecteurs.

Certes, l’infirmière est une psychopathe. Mais cette situation extrême révèle tout de même des « vérités nord-américaines », selon le metteur en scène : la tension entre art d’élite et culture populaire. Pour Annie, la série des Misery compte beaucoup. « Ce qui n’est pas pertinent pour les uns est essentiel pour une [certaine] tranche de la population, note Pichette. Et la poésie, la littérature plus difficile sont essentielles pour une autre partie des lecteurs. »

Jean-François Pichette s’est-il, lui, déjà senti prisonnier d’un succès commercial ? « J’ai débuté en faisant du théâtre à La Veillée [aujourd’hui nommé Prospero], avec des auteurs russes, et par du cinéma d’auteur pour Marc-André Forcier, Léa Pool… », rappelle l’acteur. Embauché ensuite beaucoup par le petit écran, il avoue avoir déjà douté, « il y a longtemps », de la pertinence de certaines émissions : « À quoi ça sert, pourquoi je fais ça ? » Jusqu’à ce qu’il rencontre dans la rue des téléspectateurs qui l’ont félicité pour ces fictions où ils reconnaissaient leur réalité. « Là, j’ai compris que ça avait une fonction sociale, que ça avait son importance. Ce qui rejoint exactement le thème de Misery. »

L’horreur au théâtre

Offerte dans une traduction québécoise signée par les deux vedettes, la pièce a été adaptée par William Goldman, le scénariste oscarisé du long métrage de 1990. Un film marqué par l’interprétation de James Caan et, surtout, de Kathy Bates. « Tout le monde a le film en tête, ce qui est très ingrat : le cinéma donne des moyens que le théâtre n’a pas. » Et vice-versa. « Sur scène, il faut un peu plus pousser, marquer les choses. Soit dans le jeu, soit dans la façon de dire. Je ne peux pas filmer un gros plan des yeux d’Annie pour faire sentir un début de fêlure. Mais il faut le voir, donc il faut que ce soit fait un peu plus gros. »

Photo: Castle Rock Kathy Bates et James Caan dans une scène du film de 1990, «Misery»

Le metteur en scène souhaite surtout qu’on sente le « combat pour la survie » des protagonistes. De tous les deux. Car pour la solitaire Annie, qui s’accroche à Misery, il est vital que son héroïne adorée continue d’exister. « Sinon, elle va mourir. Elle n’a rien d’autre. Et elle préfère cet être fictif à un vivant, parce qu’elle n’est pas capable de supporter l’humanité d’une personne. »

Si l’horreur a été atténuée par rapport au roman original, comme elle l’était déjà dans le film, cette dimension est néanmoins présente, un registre qu’on voit peu au théâtre. Pour l’évoquer, Jean-François Pichette mise notamment sur cet outil essentiel des films d’horreur : la musique. Le compositeur François Dompierre lui a fourni 12 courts morceaux avec lesquels il crée des boucles.

Surtout, il compte sur ses interprètes pour garder le public en haleine. Le huis clos doit maintenir une tension constante, croit-il. « Je pousse les acteurs au bout pour qu’il y ait toujours un fil tendu entre eux. S’il y a une détente dans le jeu, c’est foutu. » Il demande à Andrée Pelletier et à Robert Toupin de trouver « ce qui se passe réellement » entre leurs personnages, la teneur du sous-texte dans les échanges. « C’est ça qu’il faut sentir : le danger. »

C’est mon désir de [fusionner] l’élitiste et le populaire. Cette pièce permet ça, je pense.

Ce thriller est par contre parsemé de « plusieurs moments d’humour noir », de rires provoqués par les réactions exagérées d’Annie. « Libérer la tension avec le rire permet aussi de frapper plus fort. Quand on se détend, on est plus ouvert à recevoir. C’est une manipulation de l’auditoire. » Une façon de déstabiliser le spectateur, donc de maintenir son intérêt.

Avec ce spectacle, joué aussi par un acteur non professionnel dans un petit rôle, Jean-François Pichette espère attirer non seulement les habitués de théâtre, mais aussi les résidents permanents de Sutton, comme les travailleurs des entreprises locales. « C’est mon désir de [fusionner] l’élitiste et le populaire. Cette pièce permet ça, je pense. »

Gageons qu’il ne lèverait pas le nez sur un succès…

Misery

Adaptation : William Goldman, tirée du roman de Stephen King. Mise en scène : Jean-François Pichette. Traduction : Robert Toupin et Andrée Pelletier, assistés de Louise Pelletier. Avec Robert Toupin, Andrée Pelletier et Michel Fradette. À la salle Alec et Gérard Pelletier, à Sutton, du 29 juin au 10 août.