À la défense du génie comique d’Adam Sandler

S’il ne fait pas toujours preuve du meilleur goût, Sandler ne manque pas d’autodérision, de perspective et de sens de la fratrie, des qualités donnant à ses films des airs de retrouvailles avec un vieil ami.
Photo: Leon Bennett Agence France-Presse S’il ne fait pas toujours preuve du meilleur goût, Sandler ne manque pas d’autodérision, de perspective et de sens de la fratrie, des qualités donnant à ses films des airs de retrouvailles avec un vieil ami.

Peut-être est-il, après tout, impossible d’ériger un mur entre son coeur et le monde à l’aide des monticules d’argent que contient notre coffre-fort. 100 % Fresh, le plus récent spectacle filmé d’Adam Sandler (disponible sur Netflix depuis octobre), une réplique subtilement narquoise aux notes catastrophiques que reçoivent généralement ses films sur l’agrégateur Rotten Tomatoes, et qui blessent visiblement celui qui les essuie.

Qu’à peu près personne ne s’attende à ce que l’homme-enfant le plus populaire d’Hollywood renoue avec la grâce aura sans doute contribué à la surprise provoquée par 100 % Fresh, premier special de l’humoriste depuis What the Hell Happened to Me ? (1996). Brillamment tourné dans une douzaine de salles de différentes tailles, le spectacle entrelace à un rythme presque stroboscopique ritournelles absurdes, anecdotes familiales, voix puériles, obligatoires blagues génitales et moments de tendresse, dont un hommage tire-larmes à son défunt ami Chris Farley.

Un triomphe critique et populaire aussi inattendu qu’inespéré, attribuable entre autres au plaisir palpable que trouve au micro l’ancien membre de la distribution de Saturday Night Live, ainsi qu’à sa conscience apparente, et émue, de ce qu’il représente aux yeux de ses fidèles. Ce retour sur les planches aura plu au père de famille de 52 ans au point où il amorçait la semaine dernière une nouvelle tournée de 18 dates, 100 % Fresher, grâce à laquelle il apparaîtra sous les projecteurs montréalais pour une première fois en 27 ans, samedi soir au Centre Bell.

Le mystère Sandler

Malgré les indéniables et nombreuses imperfections de ses films, la critique aurait-elle parfois été injuste avec Adam Sandler ? « Je les trouve paresseux dans leur réflexion », lance à ses détracteurs Nicolas Krief, scénariste et réalisateur de 32 ans, happé adolescent par des longs métrages nonos mais irrésistibles comme Billy Madison (1995), Happy Gilmore (1996) et The Wedding Singer (1998), aujourd’hui généralement épargnés par l’anathème dont est frappée leur tête d’affiche.

« Je suis toujours fasciné par sa rage intérieure », souligne cet admirateur sincère, capable d’affirmer sans pouffer que des films comme You Don’t Mess With the Zohan (2008)et Sandy Wexler (2017), largement considérés comme des navets, contiennent des « perles comiques ». « Il y a dans ses films une espèce d’humour agressif, fâché, mais il y a toujours aussi une mélancolie, un vague à l’âme, qu’il semble vouloir sublimer grâce à son humour. »

Le « Sandman » demeure néanmoins pour l’essentiel une énigme, dont les motifs, les enthousiasmes et les ambitions tiennent du mystère (bien qu’il ait déjà confié en entrevue choisir ses projets selon les lieux paradisiaques où ils seront tournés et où il pourra par le fait même se la couler douce en famille). Car même si quelques rôles plus sérieux, dans Punch-Drunk Love (2002) de Paul Thomas Anderson et The Meyerowitz Stories (2017) de Noah Baumbach, auront dévoilé d’authentiques qualités d’interprète dramatique, Sandler ne semble pas, contrairement à un Jim Carrey, dévoré par l’envie d’aller un jour cueillir un Oscar.

Le vrai Adam Sandler ne se révélerait jamais autant, selon Nicolas Krief, que dans Funny People (2009), « film-somme sur ce qu’est Adam Sandler ». À cheval entre fiction et réalité, le long métrage de Judd Apatow raconte les regrets d’un acteur comique désenchanté s’étant laissé guider par l’appât du gain, au péril de sa propre humanité, étranglée par le cynisme de ses décisions artistiques discutables. « C’est un film transcendant parce que Sandler montre là-dedans une véritable intériorité. »

Vieillir avec son public

S’il ne fait pas toujours preuve du meilleur goût, Adam Sandler ne manque donc pas d’autodérision, de perspective et de sens de la fratrie, des qualités donnant à ses films où rappliquent fréquemment les mêmes comparses (Chris Rock, Rob Schneider, David Spade) des airs de retrouvailles avec un vieil ami. Autant de raisons pour lesquelles il vaudrait mieux appréhender sa filmographie dans son entièreté, suggère l’universitaire Jean-Michel Berthiaume.

« J’estime que c’est un génie comique, parce que c’est un acteur qui réussit à écrire sa propre histoire à travers son cinéma », explique le doctorant en sémiologie à l’UQAM et coanimateur du balado Pop-en-stock. Adam Sandler compte d’ailleurs parmi les rares vedettes dont le nom est presque devenu un genre cinématographique en soi ; on regarde un « film d’Adam Sandler » comme on regarde un thriller ou une comédie romantique, en étant parfaitement instruit des ingrédients principaux qui le composeront.

« Adam Sandler vieillit avec son public et incarne l’évolution des préoccupations de son public, poursuit Berthiaume. Ses premiers personnages sont souvent des gens investis d’un grand potentiel, sur qui la chance ou le talent tombent, mais qui vont gaspiller ce potentiel, ce qui est propre à la génération X. Ses premiers personnages se tiennent à distance du monde, rien ne peut les atteindre. Ils peuvent être égoïstes, envoyer chier Bob Barker, donner des coups de poing à des clowns et il n’y a pas de conséquences ; puis, peu à peu, on voit apparaître des personnages qui prennent conscience de qui ils sont, de leur place dans le monde, dans l’univers, des conséquences de leurs actes, de leurs décisions, de leur finalité. »

Au coeur d’un show-business hollywoodien valorisant l’authenticité de ses stars (ou le spectacle qu’il donne de leur authenticité), personne n’ose pourtant agir avec la même incorrigible nonchalance qu’Adam Sandler, une attitude à double tranchant, qui frôle parfois le désinvestissement à l’écran, mais qui sur scène prend les allures d’une rare forme d’humilité mêlée de timidité, voire de fragilité.

« Le stand-up d’Adam Sandler, ça reste un gars en hoodie qui regarde beaucoup par terre. Ce n’est pas une personnalité extravagante, observe l’humoriste Thomas Levac. Sa plus grande force, c’est son écriture, ses idées comiques. Et puis il a ce que peu d’humoristes ont : il est capable d’être touchant. »

100 % Fresher

Adam Sandler, au Centre Bell, le samedi 8 juin à 20 h